LES PAGODONS DE SABLE
(Philippe Drillien- Philao n°65)
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Parmi les nombreuses coutumes du Nouvel An, il en est une qui consiste à élever des pagodons de sable en forme de that sur les bancs du Mékong et des rivières ainsi que dans des pagodes.
Pendant longtemps, je me suis interrogé sur la signification de ces pagodons. Mes étudiants m’avaient dit qu’ils servaient à se purifier des péchés commis pendant l’année précédente, mais cette explication me laissait sur ma faim. Récemment, grâce à deux amis Lao (1), j’en ai appris un peu plus.

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Y & T - P 135 et Y & T - P 1370

Le manque d' inspiration du dessinateur est-il un péché ???


Selon Padouk, " il paraît que l' être humain est bourré de péchés. Il en a tellement qu' on ne peut pas les compter...come les grains de sables! A l' occasion du Nouvel An, avant la montée des eaux amenées par la mousson, on construit donc des "châteaux de péchés" pour que ces derniers soient emportés par la crue. Pour bien faire les laotiens leur donnent la forme du "Mont Méru". De cette signification "péchés", on plante sur les that des petits drapeaux afin de donner la possibilité aux âmes de ceux qui sont"morts" mais encore dans le péché de s'y accrocher et sortir de leur "enfer".
Les bouddhistes pensent certes à se "sortir" de leur Samsara mais n'oublient jamais les peines de tous les êtres sensibles visibles ou invisibles. La légende veut aussi que ces that de péchés soient confiés aux puissants nagas (2) des fleuves.

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Ce sont eux qui se chargeront de détruire ces that et de transporter ces grains de péchés à tout jamais.
On peut également faire ces that dans des pagodes, surtout dans des régions montagneuses du Laos
où les fleuves sont dans les vallées. Les tas de sable qui restent après les cérémonies seront utilisés
par les bonzes pour construire et embellir la pagode. C'est autant de mérites de gagnés pour ceux qui sont allés chercher du sable au bord des rivières ou des fleuves".



L’analogie entre les péchés et les grains de sable que l’on ne peut pas compter est une explication
relativement satisfaisante. Cependant, un autre ami, Prasith, m’a apporté des précisions très intéressantes.
"En fait une légende reste toujours une légende. On ne peut jamais être sûr de sa source. Vraie ou
fausse ? Personne ne le sait. En ce qui concerne le château de sable, j'ai la mienne. Je connais aussi
celle de Padouk. Je viens d'apprendre une autre version écrite en Lao. Toutes les versions sont bonnes
à savoir et font partie de notre culture. Voici la mienne :
Vous savez que des sanctions infligées aux personnes qui descendent en enfer sont multiples et variées.
Ces personnes les reçoivent selon les péchés qu'ils ont commis au cours de leur vie dans le
monde des vivants. Vous avez peut être déjà vu des illustrations représentant des gens soulevant le
globe en entier. Eh bien, selon la légende, ces gens avaient commis des pêchés et méritaient cette
pénible sanction qui les emmène à soulever le globe (la Terre, le Monde) pendant des milliers d'année.
Voici pourquoi :
Il se trouve que ces personnes avaient des terrains limitrophes à ceux des pagodes. Au fil du
temps, avec une intention bien calculée, elles déplaçaient petit è petit, pour diverses raisons, la limite
de leur propriété au détriment de celle des pagodes. Elles avaient en quelque sorte volé une partie du
terrain des moines. Ces pêchés les envoyaient directement en enfer. C'était donc l'origine de la sanction.
Les fidèles, après avoir appris cette légende, commencèrent à se poser la question :
Et nous ? On vient tous les jours à nos pagodes, matin et soir. Il se peut qu'en rentrant on emmène
inconsciemment des poussières (qui font partie des terrains de pagode) à la maison. On doit absolument
trouver une solution pour parer à cette éventualité.
Comme vous le savez, cette solution, c'est d'emmener du sable avec lequel on construit le château, en
forme de stupa, pendant les fêtes du Pimay .Pourquoi cette forme de stupa ? Eh bien, c'était à la
mémoire du Bouddha.
La légende veut qu'après avoir terminé le château, on le décore au sommet avec le drapeau bouddhiste et plus
bas, des fanions, pour terminer avec des prières.
Pour terminer, j'ajouterai que, en plus des raisons données dans la version de Padouk, ce genre de pratique se fait au bord de rivière, à Vientiane, à Had Donechanh.
C’est un bon prétexte pour les jeunes Pou Bao et Pou Sao de se réunir et de s'amuser, après avoir apporté des tas de
sable pendant toute la journée à leurs pagodes.
Apporter du sable aux pagodes, quel que soit le lieu, permet d’obtenir du boun".


(1) Je remercie vivement Padouk et Prasith pour leurs très intéressantes explications.
(2) Les nagas sont des génies ophidiens bienfaiteurs et protecteurs des Lao. Le naga est un des
douze animaux du calendrier Lao (cf. PHILAO N°40 p.674-677)
(3) Souvent, ces drapeaux représentent les douze animaux du calendrier Lao.

Philippe Drillien .