Les Pépites d’or d’ATTOPEU

( Philao n°25-26 de juin 1979)

présentées par Auguste BERNARD

 

Yvert n°274


La région d'Attopeu a toujours été renommée pour son or. On sait que dans la cour de certaines pagodes, de grands Bouddhas en or sont enterrés, témoins d'une splendeur passée.
On sait que les peuplades Khâs, et au dessus les tribus Moi, achètent leur sel au Vietnam avec de la poudre d'or conservée dans des étuis en plumes d'oies ou de coqs. Et pourtant, on ne voit plus personne d'adonner à l'exploitation de l'or.
Le développement du Laos, concentré dans la région de Vientiane et absorbant toutes les forces vives du pays, a isolé la province d'Attopeu d'autant plus qu'une mauvaise route, souvent coupée, la rendait difficilement accessible.


Les premiers temps de l'intervention française, en 1893, le Laos était pratiquement relié au reste du monde par le seul Mékong. La région d'Attopeu était donc la porte du pays, porte déjà difficile à atteindre. Les jonques remontant le Mékong au départ de Saigon atteignaient l'embouchure de la Sésane en une dizaine de jours. Un peu plus haut les chutes de Không les arrêtaient. Les prospecteur remontaient donc la Sésane et en une quinzaine de jours, arrivaient aux villages Khâs où l'on trouvait de l'or.
C'est alors qu'en 1895 se créa la "Société d'Etude des Mines d'Attopeu". Sa première mission eut une fin tragique, son chef s'étant noyé dans un rapide du Mékong après avoir reconnu de nombreux gisements aurifères. Une deuxième campagne, en 1896-1897, avec un personnel abondant, découvrit des filons de quartz à or visible. Une troisième mission suivit l'extension des gisements aurifères jusqu'à Kantoura. Les rapports de l'époque signale que "les populations Khas sont depuis un temps immémorial minières et métallurgiques".
Les travaux d'études et de recherches durèrent jusqu'en 1898. Du minerai des filons fut envoyé en Amérique pour étude de leur préparation mécanique et traitement. En Avril 1899, les recherches concluaient à l'existence de filons donnant jusqu'à 50 grammes d'or à la tonne, et l'étendue des gisements semblait indiquer l'existence d?un vaste champ aurifère partant d'Attopeu jusqu'à la région de Bong Mieu dans le Quang Ngai, en Annam. Cependant, la Société d'Etudes avait épuisé son capital. Elle devait se transformer en Société d'Exploitation avec de nouveaux capitaux.
Quelques années après, la Société d'Exploitation était formée. Elle devait choisir, dans ses dossiers d'études, entre la mise en exploitation des gisements d'Attopeu sur le versant Ouest de la chaîne Annamitique du Laos, et ceux de Bong Mieu sur le versant est de cette même chaîne, mais en Annam.
D'un côté, les difficultés d'accès, le souvenir d'un climat malsain et de plusieurs morts ; de l'autre, l'accès facile par la mer avec de grandes possibilités de ravitaillement et un climat sain. Les administrateurs de la Société n'hésitèrent pas et Bong Mieu fut mis en exploitation tandis que les dossiers d'études des gisements d'Attopeu étaient remisés dans les coffres-forts, pour ...... plus tard. Un plus tard qui dure toujours
Nous reproduisons ci-après un extrait d'un rapport qui situe les principaux endroits aurifères au BAS-LAOS et en pays Khâs (1)
Les lignes qui suivent sont extraites de "Aperçu sur les Gîtes Minéraux de l'Indochine Centrale connus en 1897" par J.M. BEL


"Nous remonterons d'abord La Sésane durant quatorze jours, sans trop perdre de temps en route.
Durant les premiers jours, ce sont des villages laotiens que vous verrez sur les bords de la rivière, qui s'écoule sur des roches de calcaires fossilifères en aval, et des bancs de quartzite en amont, près du confluent de Tonlé-Srepock et des rapides voisins. Puis à partir du premier grand coude, la rivière descend d'une région qui commence à être montagneuse et dioritique. Vous êtes alors chez les Khas Braos, puis plus loin chez les Khas Djiraïs, groupe très considérable qui habite toute la moyenne Sésane. Vous ferez halte à Bokham où vous verrez sur la rive gauche un moulin à or de trois pilons, actuellement abandonné, qui fut employé, il y a quelques années et sans résultats connus, à broyer des quartz de lavage d'alluvion. Près de là est la tombe d'un explorateur français; M. Pelletier, qui y avait . établi ce moulin en 1894.



Deux jours après, je vous ferai arrêter à quelques kilomètres en aval de Ban-Pi et de Ban-Kong-Sédam, villages Djiraïs, à Ruthe-vllle, dans la cession de la Société d'Etudes des Mines d'Attopeu. C'est le nom dont j'ai baptisé, au cours de mon dernier voyage, et en mémoire du fondateur de ladite Société, noyé dans le Mékong, comme je vous l'ai dit, le premier poste fixe de prospecteurs européens créé en ce pays Khas.
Vous y verrez les travaux de reconnaissance et de développement qu'on y poursuit sur des gîtes nettement aurifères, filoniens, les premiers découverts au Bas-laos et au cours de mon dernier voyage. Il y a assez souvent de l'or visible en grains et mouches dans les parties hautes de ces filons qui donnent à la bâtée des queues d'or très fréquentes ; les gîtes paraissent présenter de la continuité en direction aux affleurements ; II faut leur souhaiter de se poursuivre en profondeur, ce que l'avenir seul pourra établir, avec quelques chance de succès.
Ces gîtes sont dirigés sensiblement N 60° E. Ils sont à remplissage de quartz, avec minéralisation de pyrite et un peu de galène aurifère par places. Toute la région avoisinante a fait l'objet de lavages actifs de la part des Indigènes et aussi des Birmans chercheurs d'or que la richesse de certaines criques y avait attirés au cours des dernières années, le lieutenant-Colonel Tournier me signala, pendant ma mission, qu'un des Birmans lui avait rapporté qu'il détachait souvent de l'or de fragments de quartz roulés paraissant provenir de collines voisines. Je m'empressai d'y envoyer en reconnaissance deux des meilleurs praticiens de la Société, qui me confirmèrent la chose et arrivèrent en moins d'un jour à des gîtes filoniens en place ; ce sont ceux dont je viens de vous parler, que je pouvais constater moi-même aussitôt après, sur quelque étendue, dans une région paraissant devoir permettre ultérieurement d'autres découvertes analogues.


A ce moment la Société d'études des Mines d'Attopeu poursuivait ses travaux depuis deux années avec une grande persévérance, dans une autre partie de son immense concession, ladite Société m'avait chargé d'aller examiner les travaux accomplis et d'en prendre la direction durant ma mission.
Pour ne pas vous conduire à travers des sentiers montagneux trop pénibles, je vous ferai redescendre la Sésane en quatre jours, alors que vous en aviez mis quatorze à la remonter, puis nous remonterons la Sékong durant une douzaine de jours ; vous y verrez des villages laotiens alternant avec des villages Khas Souks ; je vous amènerai ainsi à Attopeu, capitale de la province laotienne de ce nom et où M. Castanier, Commissaire du Gouvernement, sera heureux de recevoir des Français dans ce point isolé du pays, dernier poste européen vers l'Est.En remontant la Sékong, vous apercevrez en divers points de ses rives de grands affleurements de roches rougeâtres porphyroïdes, porphyres quartzifères? puis des formations sédimentaires anciennes, schistes et calcaires fossilifères non encore déterminés.
Il vous faudra renoncer à l'agréable balancement des pirogues, monter à cheval ou à éléphant, pour continuer la traversée de l'Indochine Orientale, accompagnés de longues théories de porteurs de bagages et de vivres, car il n'existera plus désormais que des sentiers de montagne, à peine débroussaillés. Je vous ferai traverser d'abord une plaine formée de terrains sédimentaires anciens, puis des collines à roches amygdaloïdes et à schistes cristallins (talcschistes), ensuite un premier massif montagneux, formé de plusieurs chaînes, situé entre la Sékong et la Sésane, constitué surtout par des roches dioritiques pénétrées de filons quartzeux, dont les affleurements sont souvent masqués par un épais manteau d'argiles dioritiques provenant de la kaolinisation des roches granitoïdes sous-jacentes» Le pays est couvert de forêts vierges, à peine défrichées autour des villages Khas ; vous passerez un col par 8 ou 900 mètres d'altitude, ce qui vous fera oublier la monotonie des forets claires des abords du Mékong ; vous visiterez encore tout le long de la route de nombreux travaux de recherches aurifères, accomplis par la Société d'Etudes des Mines d'Attopeu et vous parcourrez une région où tous les Indigènes Khas se livrent à l'exploitation, par la bâtée, d'alluvions aurifères. Cette région s'étend au Sud jusqu'à Ruthe-vllle au moins, ou au Nord jusque vers le parallèle de Tourane, La poudre d'or est dans tout ce pays le seul article dont l'emploi ressemble a celui de la monnaie. Ces alluvions sont récentes et existent presque dans toutes les vallées de ce massif montagneux. Vous visiterez les villages des Khas Lovés de Pakha, Khas Halang de Kébaï, etc..., dont j'ai décrit les moeurs dans une récente communication, publiée dans le Bulletin (N° 1 de 1898) du Muséum d'Histoire Naturelle. Vous arriverez au bout de huit a dix jours de route sur les bords de la rivière Poco, qui n'est autre que la Sésane dans son cours supérieur. Si vous avez le temps, je vous conduirai dans le Sud soit sur la rive droite de la Sésane, soit à la Sé-souk et à la Sé-Kémane, deux des principaux affluents de la Sêkong.
Au delà du Poco, à demi-journée de route, vous visiterez la mission catholique de Kon-Toum, chez les Khas Bahnars ; puis vous traverserez, par 8 à 900 mètres d'altitude, la chaîne annamite formée, au col de partage, de roches foncées de nature volcanique ou trappéenne (?) puis de nombreuses variétés de roches granitiques en descendant vers l'Annam . Cinq à six jours après, encore en pays Khas ou moï (nom que les Annamites donnent aux Khas et qui veut dire montagnards), vous arriverez par les villages Bahnars de Djeri Toul, Tcheura, Leuk-Ouk, à la frontière de l'Annam, à Anké, dans la province de Binh-Dinh.


La liaison du Laos, à Dong-Ha puis à Vinh, par les routes de Savannakhet et de Thakhek, rendirent la province d'Attopeu si excentrique qu'on n'en parlait plus. Mais les populations khas ont toujours continué discrètement à extraire de l'or, à la bâtée, dans les alluvions, mais seulement pour satisfaire leurs besoins en sel et accessoires de chasse et de pêche. Cette extraction est infime et négligeable par rapport à l'étendue des gisements et ne fait que les égratigner» Quant aux filons en place, reconnus par la Société d'études des Mines d'Attopeu, leur virginité est toujours intacte, ce qu'illustre bien le timbre n° 274 en ne figurant que la bâtée comme outillage d'exploitation.
Auguste BERNARD


Le Conservatoire numérique des Arts & Métiers
nous donne une idée assez précise de l'exploitation d'Attopeu
aux page 335 et suivantes