"Approximate"
translation in English

 

 

Le Nouvel An à
Luang Prabang

( Philao n°13 de juin 1975)
par Allen D. KERR


Le nouvel an Méo tombe en novembre ; la colonie étrangère célèbre la date du 1er janvier, les Chinois et les Vietnamiens fêtent le Têt qui se situe vers la fin de janvier, mais la véritable commémoration du nouvel an au Laos a lieu à l'occasion de la nouvelle année lunaire, vers la mi avril. A Vientiane, les festivités sont quelque peu restreintes, de par l'existence d'une forte population étrangère mais à Luang-Prabang elles s'étalent sur une période de 10 jours pendant laquelle toutes les querelles et les haines sont oubliées.

Les subdivisions administratives sont, à Luang-Prabang comme dans la plupart des autres villes du Laos, calquées sur l'aire d'influence de chaque temple bouddhique. Chaque groupe est constitué des fidèles d'un temple qui réalisent les buts de celui-ci et qui participent ensemble à certains divertissements comme la course annuelle de pirogues. Les deux temples principaux sont le Wat Xie Thong au Nord et le Wat Tat au Sud ; le Wat Mai qui se trouve au centre est le temple royal alors que le Wat Visoun est un lieu historique.


Le 1er jour de la célébration commence dans la rue du marché. La rue principale du Palais à la poste puis au marché est densèment bordée par des femmes venues des villages alentours pour vendre des produits de leur terre, des fleurs et des objets habilement fabriqués à la maison ; les vendeurs des boutiques chinoises sont aussi là, proposant des jouets en plastique, des vêtements, de petites bannières avec les 12 animaux qui symbolisent le cycle du temps et des ballons. De nombreux marchands offrent de petites cages de bambou contenant une paire de petits pinsons qui, remis en liberté par l'acheteur, emporteront bien loin les péchés de l'année précédente ; on trouve aussi des paires de petits poissons qui, lâchés dans le Mékong, accompliront la même fonction. Les femmes, venues des villages où l'on fait du tissage, sont installées à l'entrée du Bungalow, l'hôtel central, vendant leurs somptueuses écharpes, des jupons et autres marchandises en soie, magnifiquement ornées de fils d'or et d'argent venus de France.
Le matin est calme et tout le monde se promène, s'arrêtant de temps en temps pour regarder les marchandises, saluant les connaissances, formant de petits groupes qui se défont pour se reconstituer un peu plus loin ; on se met d'accord pour les festivités, on s'invite les uns chez les autres, on se fait part de se découvertes, on s'étonne du peu de temps qu'on gagne en utilisant la nouvelle route Vientiane-Luang-Prabang ou on se lamente sur les difficultés rencontrées en cours de route.
Les véritables festivités ne commencent que dans l'après-midi du 1er jour. Il y a sur le Mékong, juste au nord du Palais Royal, une île qui est presque submergée lors des hautes eaux mais qui est spacieuse et facilement accessible en avril quand le fleuve est à son plus bas niveau ; c'est ici que se déroulent les cérémonies de l'après-midi

 

.


En fin de matinée, des groupes d'hommes et d'innombrables petits garçons construisent avec du sable des monticules coniques recouverts d'eau de chaux qui représentent chacun un temple ;

ils édifient aussi une grande tente pour le Roi, personnage principal des festivités, et pour son entourage, ainsi que de petites cabanes où seront vendues des boissons fraîches et des gourmandises lao.
Dès le début de l'après-midi, les pirogues se rassemblent le long des berges de la rivière et transportent vers l'île ceux qui désirent participer activement aux réjouissances ; dès leur arrivée, ceux-ci se répartissent en groupes, normalement composés de garçons et de filles, et reçoivent leur baptême à coup de seaux d'eau. Des groupes de femmes parcourent l'île chargées de récipients pleins d'eau qu'elles déversent sur quiconque se trouve à leur portée. Les bouteiles de lao-lao, l'alcool local tiré du riz, sont abondantes et ceux qui en ont insistent auprès des autres pour qu'ils viennent en boire un bouchon. Au fur et à mesure que le temp passe, l'action s'intensifie et des bandes de femmes qui rôdent dans l'île capturent les hommes et mettent leurs chemises en lambeaux - personne n'est assez stupide pour porter ce jour là des vêtements en bon état - Aucun homme n'est épargné, qu'il soit soldat ou ambassadeur -d'un pays ami. Les hommes se vengent avec de l'eau et du sable ; beaucoup se retrouvent la face couverte de graisse de cuisine.
Dans le milieu de l'après-midi, le Roi et sa suite arrivent et sont installés dans la grande tente où chacun, quelque soit son rang, vient lui présenter ses respects. Des boissons installées dans un coin sur un banc sont gratuitement à la disposition de tous Un orchestre se met alors à jouer un lamvong et le Bal, ouvert par le Roi, commence.
En fin d'après midi, les gens rentrent à terre pour préparer les jeux du soir.
Le matin du deuxième jour est consacré aux visites, à la dégustation, dans une des nombreuses boutiques, d'un bol de nouille chinoises ou vietnamiennes et à l'accueil des nouveaux arrivants à l'aéroport.
Dans 1'après midi, commencent les processions religieuses ; les bonzes des vats du nord, portés dans leurs palanquins, visitent le Vat Tat du Sud. Les délégations de chaque temple sont précédées par un orchestre improvisé et suivies par deux rangées de quatre à seize filles vêtues de leurs plus jolis atours ; puis viennent les dignitaires du temple, le "pho ban" et son conseil, les personnalités et les étrangers invités. Les hommes ferment la marche.

 


Chaque procession est bénie par des aspersions d'eau, parfoi mélangée avec des oeufs de grenouille ou du tapioca, ou simplement colorée. Le Supérieur de pagode est révéré au moyen d'eau que l'on verse à ses pieds et il répond par une bénédiction avec son éventail . Lorsque le défilé arrive devant le Vat Tat, le Supérieur et les bonzes pénètrent dans le temple et rendent leurs devoirs. Les filles, dont on prend grand soin, sont conduites dans un bâtiment où elles se délasseront jusqu'au moment du retour. La cour du temple est bondée de monde et, une fois encore, les séances d'aspersion d'eau et de déchirage de chemises recommencent et l'on peut voir des hommes à la recherche d'un endroit où ils seront en sécurité.
Le soir a lieu le bal de la Croix Rouge, sous la présidence du Roi, Toutes les célébrités, lao et étrangères, sont là et chacun passe un bon moment en mangeant, buvant ou en dansant les Lamvong entre lesquels se glisse parfois un slow ou un rock arrangés à la mode lao.
Le matin du 3ème jour est à l'image du deuxième, sans programme précis.Le Ministre de l'Intérieur, Pheng PHONGSAVAN, invit quelques uns de ses amis pour un dîner non protocolaire dans sa plantation du sud de la ville ; de nombreux autres repas intimes sont donnés au même moment.
Dans l'après midi, se déroulent les processions "en retour" les religieux des temples du sud se rendant au Vat Xieng Thong, au Nord ; tout se passe de la même manière que la veille.
Le soir est donné la réception du Roi où seuls les invités peuvent se rendre. Une partie du sol du Palais est recouverte de nattes ; l'entrée qui se trouve en face de la cour est réservée au Roi et à sa suite, aux hauts dignitaires lao et aux ambassadeurs et délégués étrangers. Les chaises situées à l'est sont réservées aux lao et celles de l'ouest sont destinées aux étrangers. Un programme en lao et en français est remis a chaque invité. Le signal des festivités est donné par la lune apparaissant derrière la chapelle et qui, une fois par an, fait une visite à sa femme dans une caverne au pied de la colline.
Le Naga est symbolisé par plus d'un millier d'enfants des écoles de Luang-Prabang qui, balançant d'avant en arrière la lampe en forme de tulipe ...

qu'ils portent dans chaque main, donnent l'impression d'un fantôme descendant les escaliers du sommet jusqu'au pied du mont. Les enfants de devant portent une tête de dragon en papier mâché. La descente de la colline se fait lentement, la dispersion s'opère à proximité du Palais. Tous les enfants et la plupart des adultes de Luang-Prabang sont perchés sur les collines environnantes et tout au long des rues pour voir le plus de choses possible.
La descente du Naga est suivie d'une procession de jeunes filles aux hautes coiffures qui dansent, parées de leurs plus belles mises, scintillant de mille couleurs. Les jeunes filles de tête vont offrir au Roi des fleurs dans des vases d'argent. Le Roi les prend et les filles s'éloignent de l'estrade en dansant. Puis on assiste à de nombreuses autres danses, au son d'un orchestre tradi tionnel lao.
C'est alors que le morceau de choix, un épisode du Ramayana est dansé par les jeunes gens les plus talentueux de la ville. On voit Rama, Sîta, Ravanna, Hanuman le roi des singes et, le préféré des enfants Kama le frère de Rama, Jatayous le vautour qui tente vainement d'aider Sita lors de son enlèvement par Ravana le méchant, Marica d'instrument de Ravana qui, en prenant l'aspect d'un daim doré, réussit à entraîner Rama et Kama loin de Sita. Un épisode different est représenté chaque année.
L'événement final est un ballet, de style lao, dansé par de jeunes filles splendidement habillées.
Puis, la foule se disperse et se dirige vers les tables abondamment garnies de friandises lao.
Un peu plus tard, commence le bal, mélange de danses lao et étrangères, auquel participe la famille royale. Les réjouissances se poursuivent jusqu'au petit matin.
Les jours suivants sont consacrés aux visites que le Roi et sa cour dont aux temples de la ville et aux villages situés au nord et au sud de Luang Prabang. La plupart des étrangers partent le lendemain de la réception du Roi et la ville est plus tranquille.
Au cours de ses visites, le Roi accomplit une ancienne tradition : il pénètre dans une petite cabine et tous les gens du temple
peuvent verser de l'eau sur lui à l'aide d'un récipient en forme de Naga. .
Le Roi visite en particulier le Vat Vixoun, le Vat Xieng Thong, le Vat Mai, le Vat Songkalak au sud de la ville et, au nord le Pak Ou où se trouvent les anciennes grottes sacrées.
Pour terminer, la statue du Phra Bang, la plus sainte relique du bouddhisme lao, apportée du Cambodge au 13ème siècle, à l'époque de l'introduction du culte du Bouddha, est apporté du Palais Royal au Vat Mai où elle restera pendant une semaine. Ce transfert marque la fin de la célébration de l'année nouvelle et la ville retombe dans sa quiétude habituelle jusqu'à la course de pirogues de l'automne.


(Traduction : J.L. DUTREIX)


(1) Allen D. Kerr, citoyen américain, a vécu de longues années au Laos, particulièrement à Luang-Prabang. Il fut le premier Président de l'Association "The Indo-China Philatelists".