LA MEDECINE TRADITIONNELLE LAOTIENNE

PHILAO n°3 Novembre 1973

 

 

La médecine et la pharmacie occidentales ont depuis plus d'une décennie pris un très bon départ au Laos avec l'arrivée des jeunes médecins formés en France et surtout depuis la création de l'Ecole Royale de médecine. Mais la médecine traditionnelle joue encore un grand rôle dans le Pays lao.
Elle est le support d'une mentalité, d’une coutume solidement enracinées qu'il ne faut, ni violenter, ni méconnaître. Il
faut au contraire en tenir compte si l'on veut que la diffusion de la médecine occidentale se fasse avec la collaboration et la compréhension de tout le peuple lao.
En fait, il y a coexistence entre les deux sortes de médecine. Il n’ est pas rare qu’une famille. évoluée appelle au chevet d'un malade, le médicastre du lieu quand ce n’ est pas le magicien ou le sorcier. Le malade, sa piqûre faite, n'avalera pas moins consciencieusement la potion préparée par le médicastre, et il sera attentif aux incantations du sorcier qui officie dans un coin de la chambre.

On peut distinguer au Laos deux sortes de médecine traditionnelle :

I) Une médecine populaire se transmettant de bouche à oreille
et quelquefois par des carnets de recettes rédigés en langue vulgaire. Elle est représentée par des sorciers (Mô Phi), des magiciens (Mô Thévada).
2) Une médecine déjà savante, se transmettant par des manuscrits rédigés en caractères sacrés, mélange de pali et d' écriture lao (Tham) .Elle est surtout exercée par des médicastres (Mô Ya) et des bonzes qui sont médecins (Mô) suivant ainsi une très ancienne tradition qui leur commande d'alléger les souffrances d' autrui. .
Il y a souvent interférence entre les deux sortes de médecine, et l'acte médical très fréquemment est mixte. Parmi tous ces praticiens, chacun ,a son domaine particulier, dont les limites sont déterminées, nettement. Entre le médicastre, le magicien et le sorcier, comment savoir qui doit être appelé au chevet du malade? Pour établir le diagnostic des sorts jetés au malade, le procédé est simple: on promène un oeuf de poule récemment pondu, doucement et lentement sur le corps du malade en insistant sur la région douloureuse. Après, on le pose sur une planchette horizontale. L'opération est recommencée jusqu'à ce que l’œuf adopte enfin la position d’équilibre instable, sur l'un de ses pôles qu’on lui veut imposer. On tape ensuite légèrement sur la planchette; si l’œuf tombe, on recommence. Lorsque l’œuf reste debout, on le casse dans une assiette propre, sans crever le jaune. Trois cas se présentent :

- Si le jaune est absolument, « normal » c'est une simple maladie qui s' est déclarée : on fera appel au médicastre du village.

- Si l’embryon s’est anormalement développé, ses contours irréguliers, un génie a provoqué la maladie: son traitement relève du magicien;

-Si le jaune présente une impureté, le malade est envoûté: seul, le recours à un sorcier plus puissant peut le sauver.

Maladie relevant du médicastre.

Le médicastre appelé au chevet du malade, reçoit à son arrivée, une coupe contenant une bouteille d'alcool, un oeuf et des fleurs, des cierges, de l'argent présentés dans un cornet en feuille de bananier. Une fois les cierges allumés, le médicastre commence la cérémonie. Il récite des prières et des formules magiques, puis il faut déposer la coupe au chevet du malade ou à l'autel de la maison. Personne d’autre que lui n'a le droit de toucher à cette coupe. Il interroge alors le malade sur les circonstances de sa maladie et les douleurs qu’il éprouve. Il est extrêmement rare qu' il examine le malade au sens médical du mot, sauf dans les cas de fractures ou de brûlures. Ainsi renseigné, il extrait pêle-mêle de sa sacoche des racines, des branches, des feuilles, des os, des cornes, du fiel de boa ou d’ours, et d’autres substances auxquelles on attribue des propriétés médicales surnaturelles. Si certaines feuilles ou racines nécessaires au traitement manquent, on ira les cueillir pour lui dans la forêt voisine. En possession des ingrédients exigés pour la confection de sa potion, il trempe une racine dans une coupe d’eau et la frotte doucement sur sa pierre à aiguiser. La même opération est répétée avec chacun des produitsqui doivent composer le remède. Le produit du râpage retombe dans la coupe, et forme un liquide trouble c'est la potion qui doit guérir le malade.
Il existe plusieurs modes de préparations: l'infusion, l'hydrolé, la décoction, la macération, etc. S'il soupçonne que le mal dont se plaint le malade a plusieurs causes, le médicastre prescrira autant de potions. En cas de fracture, il faut faire appel au spécialiste des os. Le praticien, après le même cérémonial, frappe doucement la zone de fracture avec des fils de coton, soit-disant pour réduire la fracture, puis badigeonne la lésion avec de l'huile de sésame. Ensuite la fracture est immobilisée dans des attèles de bambou réunies par des liens .Dans le cas de brûlure, le praticien souffle et asperge la lésion avec de l' eau bénite de sa confection pour enlever ainsi la douleur et la souffrance causées par le feu. Enfin, dans les affections abdominales, les massages et la révulsion par les pointes de feu sont très employés.

Maladie relevant du magicien.



Dès son arrivés dans la maison du malade, le magicien s'habille le plus souvent en rouge, et se coiffe d’un ruban de couleur vive, suivant les exigences de son génie protecteur. Pendant ce temps, la famille du malade prépare le « Khay » ,offrande à l'intention du génie protecteur du magicien. Sur un grand plateau ou une coupe en argent, et suivant les prescriptions du magicien, on dépose de l'argent, des cornets de fleurs, du riz, de 1'alcool, des oeufs, un poulet, des cierges et enfin, un sabre ou une lance. Ce p1ateau garni est déposé suivant les cas au milieu de la chambre ou à l'autel do la maison.
Les préparatifs terminés, le magicien allume les cierges, prend le sabre et récite des prières et formules magiques; quelques minutes après, il commence à parler très fort, vocifère, présente des tremblements réguliers ou spasmodiques de tout son corps, ce qui signifie qu'il est possédé ou habité par son génie. A côté des magiciens, il existe aussi, et encore en très grand nombre au Laos des magiciennes « Nang Thiem ». Ce sont des femmes qui incarnent ou représentent un génie "Phi" gardien d'une ville,d'un village, d'une mine de sel ou d'un grand arbre sacré. Appelée au chevet d’un malade ou consultée chez elle, la magicienne procède à peu près au même cérémonial que le magicien. La différence est que celle-ci danse et chante accompagnée d'une musique de « khène ».
Que ce soit le magicien ou la magicienne. ils ont le même but t identifier le génie responsable du mal du malade,et discuter avec lui pour savoir en quoi on a pu l'irriter. Lorsqu'il a découvert la cause de la colère de celui-ci, le magicien n'aura pas de peine à ramener ce terrible esprit à de meilleurs sentiments. Les causes qui peuvent provoquer la colère de ce génie malfaisant sont innombrables: chasser, pêcher, couper un arbre, construire une maison etc.. .sans demander la permission du génie du lieu. Suivant la fortune de la famille et la faute commise, le sacrifice d'un poulet suffira ou bien ce sera un porc, un bœuf ou buffle qui devra
être immolé.

Maladie relevant du sorcier.

Il existe encore au Laos beaucoup de personnes qui croient fermement à la sorcellerie. Ils sont convaincus que les sorciers peuvent, à distance, provoquer l'intrusion d’un corps étranger dans l'organisme et entraîner ainsi une grave maladie ou même la mort.
Appelé au chevet d'un malade, le sorcier reçoit, à son arrivée, de l’or ou de l'argent dont le montant dépend de la gravité de la maladie et surtout de la richesse de la famille.. Après avoir célébré les rites obligés, le sorcier allume un cierge qu’il promène avec une feuille de bétel au dessus du corps du malade, à la recherche du corps étranger, la cause du mal. Ayant enfin repéré son emplacement, qu’il trouve souvent dans la région où le malade souffre, il abandonne le cierge et la feuille de bétel.. Après avoir prononcé quelques formules magiques, il souffle 1ègerement sur la région ou se trouve l'élément perturbateur et ensuite, d'un coup de dent rapide, extirpe le corps étranger.
Parfois, le sorcier, tout en soufflant sur l'emplacement du corps étranger, récite des formules secrètes. Le malade évacue alors la cause de son mal par des vomissements ou par les urines. Si les formules magiques ne suffisent pas, le chatouillement de la gorge du malade par 1e doigt expert du sorcier activera l' effet des incantations.. Ces corps étrangers si malicieusement et avec prestidigitation introduits et extraits de l'organisme du malade par le sorcier vindicatif peuvent être un os de poulet, une parcelle de peau de buffle, un caillou ou même une bouteille. La superstition et la mise en scène jouent un grand rôle dans l'art de guérir au Laos. Les pratiques qui viennent d’être rapportées gardent encore une grande importance dansle pays 1ao. Ces médecines ont un grand intérêt pour l' ethnologue, le sociologue et le linguiste.
Elles sont loin d'avoir été complètement étudiées ; leur matière médicale végétale n'est pas négligeable pour la pharmacologie moderne. .
Avec les bienfaits évidents de la médecine occidentale, on peut espérer que, peu à peu, le peuple lao sa détachera progressivement de ces coutumes surannées.

Docteur NGA MOUKDARATH

(1) Cet article, extrait du bulletin de l'Association des
Professeurs Français résidant au Laos (Avril 1973), nous a été
aimablement communiqué par Philippe DRILLIEN, responsable de ce bulletin.
Bibliographie: Revue France-Asie
n° 118-119, page 975.

Quelques données supplémentaires relatives au sujet traité.....

Un site intéressant sur la médecine actuelle au Laos...

*A Vientiane, une école royale de médecine est créée en 1957. Placée sous la direction de J. Laigret, elle est destinée à former des médecins assistants. Plus tard, en 1965 sont ouvertes des sections de pharmaciens et dentistes-assistants et en 1967 de mécaniciens-dentistes. Les médecins coloniaux sont nombreux dans le corps enseignant et assurent la direction. En 1960, un directeur laotien est nommé, mais le directeur des études reste un médecin colonial. En 1969, est institué un cycle de doctorat activement soutenu par l'université de Lyon. Les 9 premiers diplômés sortent en 1976. Cette année là, dernière année de la coopération française, l'école royale de médecine comprenait 343 étudiants et 63 professeurs, chargés de cours et assistants, dont 32 laotiens, 24 coopérants civils et 7 médecins coloniaux.


*La première pierre de l’Institut Pasteur du Laos a été posée en juillet 2007. Ce futur institut national axera ses recherches sur les maladies émergentes et les maladies vectorielles, notamment dans le cadre des incidences de la construction du barrage de Nam Theun