AMIRAL DE LA GRANDIERE
(PROJET NON RETENU ??)

Une offre vue, en 2004, sur ebay a éveillé ma curiosité.
Elle était intitulée « Photographie Timbre-Poste d'Indochine A. de La Grandière ». A ma connaissance, l'Indochine n'a émis que deux timbres (263 et 264 chez Yvert) consacrés à l'amiral de La Grandière. Emis en 1943-1945, ils ont le même motif mais différent par leur valeur faciale (lc. et 5c.) ainsi que par leur couleur (respectivement brun et sépia).


Ces timbres sont de format horizontal alors que celui proposé sur ebay (ou du moins sa photographie) est de format vertical.
J'ai donc contacté le vendeur afin d'avoir des précisions sur l'objet proposé. Sa réponse «Je ne suis pas philatéliste » m'a laissé sur ma faim et m'a incité à acquérir cette photographie qui figure désormais dans ma collection. Il s'agit d'une photographie ancienne en noir et blanc. Le tirage papier d'époque mesure 7cm sur 10 et le motif du timbre mesure 3,2 cm sur 4,5.


La photo est collée sur un papier ancien, plié en deux. La partie supérieure comporte un trou rectangulaire aux dimensions du timbre et permettant ainsi de voir ce dernier qui parait encadré (fig.2).

Cette photo me fait penser à celles des maquettes de timbres comme celles qui m'ont été offertes à plusieurs reprises par le Directeur des Postes Lao. Elles avaient été réalisées soit par le service des Postes Lao, soit par l'Imprimerie des Timbres de France.
Je pense donc que la photographie en question est celle de la maquette d'un projet non retenu et j'invite les membres de l'AICTPL à confirmer (ou infirmer) mon hypothèse.


Mais au fait, qui était l'Amiral de la Grandière ?

« Né à Redon (Ille et Vilaine) le 28 Juin 1807, Pierre-Paul de la Grandière se distingua très tôt comme lieutenant de vaisseau à la station du Brésil et de La Plata. Promu capitaine de frégate en 1840, il fut nommé membre de la Commission du matériel d'artillerie. Il reçut plusieurs commandements au Levant puis à la station du Brésil Après un passage à l'Arsenal d'Indret en 1844, il reprend d'autres commandements. On le voit aide de camp du Préfet Maritime de Brest en 1846. Il commande le Méléagre à Terre-Neuve en 1849, année qui le voit promu capitaine de vaisseau. A la Division Navale du Pacifique en 1853, il prit une part active à la campagne du Kamtchatka. Rentré en France en 1856, il passe au Dépôt des Cartes et Plans puis prit le commandement du vaisseau Breslaw en 1859 en mer Adriatique pendant la campagne d'Italie. Après avoir reçu le commandement de la Division Navale de Syrie, il passe Contre-Amiral en décembre 1861, major général à Cherbourg puis à Brest en 1862.
C'est en mai 1863 qu'il fut nommé Gouverneur de la Cochinchine. Vice-Amiral en septembre 1865, La Grandière fit preuve dans ces fonctions des plus grandes qualités tant d'administrateur que d'économiste, et figure parmi les plus remarquables de tous les Amiraux-Gouverneurs qui se succédèrent à Saigon. Il supervisa à ce titre avec une grande clairvoyance l'expédition en Corée de l'Amiral Pierre-Gustave Rozé en 1866. Il rentra en France en 1868 et fut Préfet Maritime à Toulon en 1870.
Il mourut à Quimper le 25 août 1876.
Le vice-amiral La Grandière était Grand Officier de la Légion d'Honneur, Officier de l'Instruction Publique, décoré des médailles de Crimée et d'Italie, grand cordon des Ordres
du Cambodge et de Siam, commandeur avec plaque dans l'Ordre du Saint Sépulcre de Jérusalem, commandeur dans l'Ordre de Pie IX, commandeur du Medjidié, chevalier de l'Ordre du Sauveur de la Grèce ».

Lorsque j'étais au Laos, de 1969 à 1976, mon travail à l'Ecole Royale de Médecine m'amenait souvent à me rendre à l'Hôpital Mahosot voisin. Là, dans le hall du service de radiologie, j'avais remarqué, sur un mur, une plaque de marbre (figure 1) comportant l'inscription :


A LA MEMOIRE
DU DOCTEUR VINCENT ROUFFIANDIS
MEDECIN MAJOR DES TROUPES COLONIALES
FONDATEUR DE CETTE AMBULANCE
CHEF DU SERVICE DE SANTE AU LAOS
MORT EN SERVICE COMMANDE
VICTIME DE SON DEVOUEMENT
DANS LA CATASTROPHE DU LA GRANDIERE
11 MARS 1877 – 15 JUILLET 1910



Figure 1
A l'époque, personne n'avait pu me donner le moindre renseignement sur ce naufrage. Trente ans plus tard, grâce à Pierre Brua, ma curiosité est, en partie, satisfaite. En effet, Pierre a acheté un exemplaire du « Petit Journal » daté du 31 juillet 1910. La couverture (figure 2) représente la chaloupe canonnière La Grandière en train de couler avec pour légende:
« Noyés dans les rapides du Mékong ».
Un autre journal « L’illustration » du 23 juillet 1910 relate cette catastrophe (figure 3).
Aujourd’hui, Cette plaque commémorative n’a pas changé de place, mais le service de radiologie a laissé la place au Département d’acupuncture.


Figure 2


Quelques lignes de commentaires accompagnaient cette gravure :
« Le général Beylié, accompagné du médecin chef du service de santé du Laos et de trois soldats indigènes, traversait les rapides du Mékong dans la chaloupe La Grandière des Messageries fluviales lorsque, à trois heures en aval de Luang Prabang, la chaloupe heurta un rocher et sombra. Ce tragique accident a causé une profonde émotion dans toute l'Indochine ».



Figure 3


Mais revenons au naufrage qui se produisit le 15 juillet 1910 en aval de Luang Prabang au passage des rapides de Thong Soum. On raconte que la principale cargaison de cette canonnière était constituée d’objets d’art antiques comportant un nombre important de statues de bouddha, en or, en argent, en bronze ou en bois. Il y avait également de nombreux objets d’art appartenant aux diverses pagodes de Luang Prabang. Tous ces « trésors » appartenant au patrimoine Lao avaient été « empruntés » par le Résident de France pour les amener en métropole où ils devaient être exposés. Ces emprunts avaient été opérés sans l’accord des autorités Lao. C’est pourquoi des anciens de Luang Prabang avaient prédit qu’ils attireraient la malédiction sur leurs auteurs.
Le naufrage du La Grandière doit donc être vu comme la concrétisation de cette malédiction.
Mais la présence d’un tel trésor gisant au fond du Mékong ne manque pas d’exciter les convoitises :
En 1964, le Foreign Office envisage de lancer une opération pour récupérer ce trésor et, par la même occasion, infliger un camouflet au général de Gaulle. Malheureusement, le 15 octobre 1964, les travaillistes arrivent au pouvoir. Harold Wilson annonce une politique d’austérité et, le 2 novembre, le nouveau ministre du Foreign Office décide d’abandonner le projet.
En 1968, Osborn, un expert anglais, apprend l’existence du trésor et décide à son tour de le récupérer. Des recherches sont effectuées en février, sans succès. Les chercheurs décident alors de rentrer à Vientiane par avion, mais ils n’atteindront jamais la capitale laotienne. En effet, ils volent sur un vieux DC4 de la Royal Air Lao qui tombe dans le Mékong, dans les parages où sombra le La Grandière, 58 ans auparavant. Une trentaine de personnes trouve la mort dans cet accident. Parmi elles, trois étaient impliquées dans les recherches de la canonnière : un attaché militaire anglais, un jeune ingénieur chinois et le Prince Tiao Khamtanh Ounkham, père de notre adhérent Tiao Soutsawath Ounkham.
La malédiction des trésors embarqués sur le La Grandière semble donc toujours réellement présente.
Selon les renseignements que j'ai pu recueillir sur Internet, au moins quatre bâtiments de la Marine nationale ont porté le nom de La Grandière. Voici ceux qui concernent NOTRE bateau :
A la suite de l’envahissement progressif par le Siam des territoires de la rive gauche du Mékong, l’administration coloniale française décide de prendre des mesures dissuasives.
En mars 1893, le Ministère des Colonies commanda de gré à gré à la Messagerie Fluviale de Cochinchine (propriétaire de plan de petites embarcations de rivières) la fourniture de deux chaloupes-canonnières, le La Grandière et le Massie.Les deux bâtiments furent construits à Chantenay-sur-Loire dans les chantiers Dubigeon.
Le 8 juin, le La Grandière fit ses premiers essais sur la base de Bourgenais. Embarquement à Nantes sur le vapeur Ironopolis affrété par les Messageries Fluviales de Cochinchine. Les deux chaloupes canonnières en pièces détachées furent livrées à Saigon le 30 juillet.
A la demande du Gouverneur Général de l’Indochine, les deux navires furent remontés et armés par les soins de l’arsenal de Saigon à partir du 5 août.
Les deux chaloupes canonnières remontèrent le Mékong de Saigon jusqu’aux chutes de Khône. On embarqua les deux navires sur un Decauville pour franchir les 1800 mètres qui séparent les bassins inférieurs et supérieurs de cette partie du Mékong. Le lieutenant de vaisseau Simon prit le commandement des deux navires.



Hiver 1893-1894, les deux navires remontèrent le Mékong et appareillèrent à Vientiane.

Juillet 1894, le Massie remonta le Mékong jusqu’à Luang Phrabang.


19 août 1895, le La Grandière quitta Vientiane et appareilla le 1er septembre Luang Phrabang.
De 1895 à 1910, le La Grandière, commandé par des militaires des troupes coloniales, exerça un travail de surveillance des rives laotiennes de Mékong.
Le 15 juillet 1910, le Massie escortait le La Grandière en direction du sud. Ce bâtiment, commandé par le Général de Beylié, coula à 2,5 kilomètres en amont de Ban Thadua, situé à 80 kilomètres de Luang Phrabang : 3 morts et 5 rescapés.


Compte tenu de ce qui précède, j'ai décidé d'inclure les timbres 263 et 264 d'Indochine dans ma collection de timbres du Laos.

PS : une photo figurait sur le site: http://perso.wanadoo.fr/marsouin/acuf/acuf4/acuf4.html,

 

 

malheureusement devenu inaccessible, et semble avoir inspiré aussi bien le projet que le timbre définitif. La question a été posée par Jean-Pierre Lucio au webmaster, mais elle est restée sans réponse.

Sources : *Cet article a été rédigé en mai 2010, faisant la synthèse de ceux parus dans les numéros 58 (4ème trimestre 2004) et 69 (3ème trimestre 2007) de PHILAO et des renseignements divers obtenus depuis.
* Voir notamment le site de Sayasack : http://sayasackp.free.fr/
* Cercle de Recherche Nature et Archéologie - 94130 Nogent sur Marne
* http://www.souvenir-francais-asie.com/blog/2010/03/la-tragedie-du-la-grandiere-du-15-juillet-1910/


Philippe DRILLIEN

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