Essai de définition des timbres
dits du "PATHET-LAO"

parJean-Louis DUTREIX

(Philao n°1 juin 1973)

Dans le courant du troisième trimestre de l'année 1961 furent émis 8 timbres portant la légende "Royaume du Laos" et dont l'existence n'est signalée par aucun catalogue français.Seul, le journal "Le Monde des Philatélistes" daigna, à l'époque, attacher quelque intérêt à ces timbres en signalant qu'ils avaient été émis par le Prince SOUVANNA PHOUMA réfugié dans la Plaine des Jarres.
II s'agit de deux séries de quatre timbres chacune :
* série "sur la plaine des Jarres" : 0,50 k (bleu, rouge et brun), 2 k (jaune, rouge et brun), 5 k (vert, rouge et brun), 15k (violet, rouge et brun)
* série "danseuses" (ou costumes traditionnels ) : 1 k (vert et brun), 5 k (orange et brun). 10 k (bleu et brun), 20 k (rosé et brun).


S'agit-il de timbres officiels, de timbres de guerre, de timbres privés, de timbres locaux ou de faux ?
Il semble indispensable, avant de donner une réponse (III) de préciser quelle était, à l'époque de leur émission, la situation politique au Laos (I) et de replacer cette émission dans son contexte historique (II),
I - Traditionnellement, trois tendances politiques s'opposent au Laos : la droite, représentée par MM. BOUN OUM et PHOUMI NOSAVAN, la gauche, dirigée par M. SOUPHANOUVONG chef du Néo Lao Haksat, et la tendance neutraliste symbolisée par M. SOUVANNA PHOUMA.
En mai 1960, à la suite d'élections, le prince SOUVANNA PHOUMA forma un gouvernement dans lequel le Général NOSAVAN était à la fois vice-premier ministre et ministre de la défense. Le prince SOUPHANOUVONG, prisonnier à cette époque, réussit, quelques jours après (23 Mai), à s'évader et à se réfugier dans le nord-est du pays. Le 9 Août 1960, le capitaine KONG-LE. neutraliste convaincu, réussit un coup d'état et demanda à S0UVANNA-PHOUMA de constituer un nouveau gouvernement moins orienté à droite que le précédent. Mais, dès le 10 septembre, les chefs de la droite engagèrent une lutte contre les neutralistes en réalisant, avec l'aide de la Thaïlande, le blocus de Vientiane, la capitale du pays. SOUVANNA PHOUMA, isolé, ouvrit alors des négociations avec le Néo Lao Haksat, mais, le 9 décembre, Vientiane étant encerclée par les troupes de droite, il quitta la ville avec huit de ses ministres. Quelques jours après, un gouvernement de droite fut constitué à Vientiane par PHOUMI et BOUN OUM. A la fin de l'année, la Plaine des Jarres fut occupée par les neutralistes et les troupes de SOUPHANOUVONG alliées pour la circonstance.
Le 16 Mai 1961 s'ouvrit la seconde conférence de Genève à ce moment là, la plus grande partie du gouvernementS0UVANNA PHOUMA était en exil sur le quart du territoire laotien qu'il contrôlait (nord-est et centre-nord-est). Le cessez-le-feu , officiel depuis avril, n'était respecté par aucune des parties, Xieng-Kouang, dans la Plaine des Jarres, fut même bombardée le 9 Août 1961. De nombreuses réunions entre les chefs des trois tendances eurent lieu afin d'essayer de constituer un gouvernement d'union nationale. Le 19 janvier 1962, on parvint à un accord sur la composition globale de ce gouvernement, mais c'est seulement en juin que la répartition des portefeuilles put être effectuée. Les accords de Genève furent signés le 23 Juillet 1962
II - Les timbres dont il est question dans cet article, furent émis, pour sept d'entre eux, soit en juillet (une enveloppe premier jour porte la date du 18.7.61, mais il est certain qu'elle a été réalisée bien après cette date et antidatée) soit au début du mois d'août 1961 ; le huitième timbre ne fut émis qu'un mois plus tard.
Il est certain que ces timbres apparurent dans une région contrôlée par SOUVANNA PHOUMA ; il est aussi certain qu'un certain nombre ont été utilisés pour affranchir le courrier puisqu'on a retrouvé - surtout dans les pays du bloc communiste - des plis ayant circulé revêtus de ces timbres. De plus ces timbres portent la légende "Royaume du Laos". Il est donc probable que c'est le gouvernement SOUVANNA PHOUMA en exil qui fit imprimer ces timbres. La raison officielle de cette émission est le manque de vignettes postales dans le nord du pays, les stocks se trouvant dans les territoires contrôlés par le gouvernement de Vientiane.
Il me semble qu'en réalité l'émission de ces timbres répondait plus, dans l'esprit de ses promoteurs, à un geste politique qu'à une nécessité postale : le gouvernement en exil, par cette émission, se comportait en fait comme un gouvernement souverain et indépendant du Nord-Laos et manifestait sa volonté d'être reconnu comme le gouvernement légal de tout le Laos. (la légende "Royaume du Laos" qui figure sur les vignettes est, à cet égard, significative).
Les accords de Genève de juillet 1962 qui donnèrent naissance à un gouvernement SOUVANNA PHOUMA dans lequel les trois tendances étaient représentées, rendirent inutiles les timbres de la Plaine des Jarres. Ceux qui n'avaient pas été utilisés furent alors cédés à des marchands et à d'avisés philatélistes .
III - Les éléments qui ressortent de cette double analyse historique sont au nombre de deux :
- les timbres dits "Pathet Lao" ne sont pas des timbres officiels du Royaume du Laos car ils n'ont pas été émis par le gouvernement légal de ce pays.
- Ces timbres ne sont cependant pas des vignettes privées car ils ont été émis pour être utilisés sur une partie du territoire laotien , par un gouvernement de fait, contrôlant entièrement ce territoire ; ils ont eu un usage postal ; il s'agit donc de véritables timbres-postes de fait.
La conclusion qui s' impose est la suivante : on est en présence d'une émission postale locale. Je propose qu'on appelle désormais ces timbres "TIMBRES DU HAUT LAOS"


Jean-Louis DUTREIX


On peut aujourd'hui se demander si ces timbres ne viennent pas d'être consacrés, à posteriori, comme des timbres officiels. En effet, j'ai reçu d'un correspondant laotien une enveloppe portant, oblitérés ensemble par un cachet, deux timbres : un timbre courant du Laos et un de ces fameux timbres du Haut-Laos. Ce pli n'a pas voyagé par la poste mais aurait-il circulé que cela n'empêcherait pas de se demander s'il ne s'agit pas d'une simple complaisance d'un employé des Postes. En l'occurence, la complaisance me paraît peu plausible puisque 100 de ces enveloppes ont été réalisées à l'aide de la griffe "cessez-le-feu" du 22.3.73
Je propose l'explication suivante : les timbres du Haut-Laos sont considérés comme ayant été officiels mais actuellement démonétisés ; ils ne peuvent donc servir à acquitter la taxe postale et cela explique que, depuis 1962, on ne les rencontre pas seuls, oblitérés sur lettre. Mais, s'ils sont accompagnés d'un timbre encore en vigueur et dont la valeur suffit à acquitter le port, on acceptera de les gratifier d'un coup de tampon car ce sont d'anciens timbres officiels et non de simples vignettes non postales.
Mais ce n'est là qu'une hypothèse.