Le BOUN PHA VET

Présentation de G. CHEVREUX
( Article paru en août 1974 dans PHILAO n° 14)


Le 22 Juillet 1975, quatre timbres-poste, commémorant la vie de Pravet Sandone, ont été émis par le Royaume du Laos.
Imprimés en héliogravure par l'Atelier des timbres-poste de France, ils sont du format vertical 52 x 31 mm. Leurs valeurs sont respectivement de : 80, 110, 120, 130 kips.
Rappelons que, sur ce même thème, une série de 4 timbres (Yvert 101 à 104) avait été émise le 17 novembre 1964 et que dans Philao n° 1, page 11, nous avions présenté à nos lecteurs la " légende de Pravet Sandone".
A l'occasion de cette seconde émission, nous avons choisi de commenter le Boun Phra Vêt, fête religieuse qui commémore la vie sur Terre de Phra Vétsandone.



Des fêtes célébrées au Laos, le Boun Phra Vêt tient une place importante et l'on peut considérer, à juste titre, que seule la célébration du Pi May (nouvel an lao) supplante en popularité cette manifestation religieuse. II s'agit là, à l'époque de la saison sèche, de glorifier le Bouddha et de s'attirer ses mérites en la personne de Phra Vétsandone, avant dernière réincarnation du Bouddha, Phra Vêt le Sage qui, comme le raconte la Légende, s'est dépouillé de tout ses biens en les offrant aux pauvres qu'il rencontrait sur son chemin.
Cette fête a lieu dans tout le pays, à une date variable qui est décidée en conseil par les habitants de chaque village. Les bonzes en sont les principaux acteurs puisque ce seront eux qui vont lire le texte sacré de la vie de Phra Vêt à la population recueillie.
Nous avons, pour sa description, longuement cité deux auteurs. Georges Condominas (1) et Marie-Daniel Faure (2). Nous nous excusons d'avoir abusé de cette facilité mais qu'ils soient persuadés qu'il n'existe, ailleurs que dans leurs ouvrages, aucune relation aussi complète du Boun Phra Vêt et que notre seule ambition était de les présenter à nos lecteurs.




Le jour décidé par le conseil de village étant arrivé ......mais laissons Georges CONDOMINAS raconter :

Vers 3 heures du matin, le tambour de la pagode réveille ceux qui sont allés dormir, rassemble les fidèles et donne un fond sonore à la procession. Cette circumambulation rituelle porte, àl'occasion du boun Pha Vêt, le nom de hé khao phanh kone (procession du riz en mille morceaux) car du riz gluant est offert par un grand nombre de personnes. La foule de laïcs portant assiettes de riz et bougies allumées, les religieux restant assis dans la "sala", fait trois fois le tour de celle-ci. Certains crient, d'autres tirent même des coups de fusil, pendant que le tambour résonne ; au passage on dépose une boulette de riz gluant dans le petit réceptacle aménagé au sommet de chacun des piquets plantés à un ou deux mètres des quatre coins de la sala. On en dépose encore, en faisant des voeux, sur le rebord de la chaire dont on a fait trois fois le tour. Certains y ajoutent des fleurs, d'autres y fichent leurs bougies . La foule, après une série de prosternations s'agenouille sur le plancher et participe à la prière demandée par un achan et récitée par un moine .Puis, après l'invocation des divinités par le même achan, un bonze monte en chaire lire un épisode de la vie du Bouddha, recontant comment celui-ci fut tenté par les démons. Avant que ce premier moine ait terminé sa lecture, un autre monte pour enchainer en commençant le Thet Pha Vêt proprement dit c'est-à-dire le récit de la vie de Pha Vêt. Lecture qui durera jusqu'à huit heures du soir et se terminera par celle du salong énumérant la quantité de mérites acquis par quiconque a assisté au Thét Pha Vêt.
Cette lecture rituelle se fait de la façon suivante. Le livre sacré a été divisé en chapitres dont la lecture a été répartie entre différents monastères et, en ce qui concerne ceux confiés au Vat invitant, la part la plus importante, entre différents bonzes.Le moine chargé de la lecture d'un chapitre monte en chaire avant que son prédécesseur ait terminé, de façon à enchainer immédiatement et ne pas laisser de temps mort : il faut en effet que la lecture soit ininterrompue.
Cette lecture est scandée, à intervalles réguliers, de coups de gongs accompagnés de jets de khao tak tek, de riz grillé (tok tek évoque le bruit que font les grains de riz en éclatant alors qu'ils prennent l'aspect de petites fleurs blanches) En effet, dès que l'un des fidèles a reconnu un khatha (stance versifiée à laquelle les Lao accordent une grande puissance magique) ou un passage de l'histoire qu'il aime particulièrement, il lance une poignée de riz éclaté vers la chaire, imité par tous les autres, pendant que l'un des hommes frappe le gong de quelques coups de maillet.
- - Le religieux qui a terminé sa lecture reçoit, au pied de l'escalier d'accès à la chaire, un cornet de feuilles de bananier contenant des baguettes d'encens, des fleurs et un ou deux billets de
10 kips. Cette offrande, le kan lam Maha Vêt (offrande pour le chant du Maha Vêt), résultat d'une quête faite quelques jours plus tôt dans le village, est la même pour tous les moines lecteurs.
Il reçoit également un autre cadeau de remerciement pour la lecture faite, mais individualisé en quelque sorte : ce kan est offert par le notable qui a tiré au sort le chapitre qui vient d'être lu ; son montant et la forme sous laquelle il est présenté dépendent de la générosité et de l' ingéniosité du donateur..
L'autre série d'offrandes a lieu l'après-midi. Des groupes de jeunes gens, dont certains s'affublent d'accoutrement grotesque, y compris d'habits de femmes, et se griment, circulent à travers le village en portant un phasat (construction faite le matin même à l'aide de morceaux de troncs de bananiers, de bambou, de fleurs, de feuilles et, la fantaisie de certains ne pouvant se contenter de la pyramide à étages classiques, épouse une forme animale plus ou moins imaginaire. Divers objets, fruits et sucreries, accompagnent les billets de banque attachés à des baguettes plantées dans le phasat. Le groupe déambule à travers le village en chantant et en mimant des chansons souvent très lestes avec accompagnement d'un tambour, de khênes et de gongs. On s'arrête devant chaque maison d'où on espère soutirer une obole.
C'est le bonze qui lit en chaire au moment de l'entrée de ce cortège de carnaval sur le terre-plein de la pagode qui recevra l'offrande du phasat et le produit de la quête réalisée par le groupe. D'où le nom de kan lone (cadeau fait à 1'improviste) donné à cette offrande. A sa descente de chaire, le moine est porté "en triomphe" autour de la sala et va recevoir le kan lone du haut de l'escalier du sanctuaire, d'où il donne au cortège une longue prière de bénédiction".
Au sujet de cette dernière offrandre, nous nous devons de citer la remarquable description de Marie-Daniel FAURE
"Soudain, la rumeur lointaine d'une procession vient distraire l'attention des fidèles et le lecteur lui-même, visiblement réjoui, marque un léger temps d'arrêt. C'est qu'un kan lone s'avance, qui doit être offert au bonze qu'il trouvera en chaire. Aussi celui-ci a-t-il tout intérêt à, ralentir sa lecture, à feindre un subit mal de gorge qui l'oblige à se rafraîchir, à toussoter pour s'éclaircir la voix, de façon à ne pas céder trop tôt la place, car la foule, avant d'entrer, promène quelquefois le kan lone à travers tout le village.
Le cadeau est d'importance : en plus du coco rituel, des friandises et des objets usuels, il comporte un cheval ou un éléphant en coton blanc monté sur une carcasse de bambou, au cou duquel pend un riche collier de pièces d'argent. Alors que la valeur du kan ordinaire varie de 100 à 200 piastres (1000 à 2000 francs en 1956), celle du kan lone est sans limite et jamais inférieure à 500 piastres. L'on voit même de généreux fidèles qui, se dépouillant comme Pha Vêt, offrent un véritable cheval monté par leur propre fils qui deviendra alors le "bonzillon-servant" du religieux à qui échoit le cadeau
".
La fête se termine généralement tard dans la nuit. Dans l'allégresse, les invités regagnent leurs ban voisins, à la lueur des torches, tandis que les villageois organisateurs s'attardent et discutent avec passion du grand honneur échu à leur pagode, laquelle bénéficiera à jamais des mérites du Bouddha.


(2) France-Asie, n° 118-119 .Présence du Royaume Lao. Le Boun Pha-Vé par Marie-Daniel FAURE, pages 968 à 971.
(1 ) Bulletin des amis du Royaume Lao, n° 9/1973 : aspects du bouddhisme lao. Notes sur le Bouddhisme populaire en milieu rural '" lao, par Georges CONDOMINAS. Pages 81 à 92 : Boun Pha Vêt.

G. CHEVREUX