Dragon et éclipses.


De la légende de RAHU ....au parc statuaire de THADEUA

par Edmond WEISSBERG

Philao n°21 ( juin 1977)


Deux timbres du Laos (1) nous montrent un démon dévorant le soleil ou la lune.

Av 104.

n° Yvert Postes 225

Il s'agit de Râhu dont voici la légende (2) , d'origine hindoue. - Après le barattage de l'océan de lait, les dieux s'étaient alignés pour recevoir l'amrita que leur distribuait Monini.
Mais Svarbhânu, un Asura (démon) doté de quatre bras et d'une queue, s'étant faufilé entre Sûrya et Chandra (le soleil, et la Lune), il reçut une portion du nectar d'immortalité.
Ses deux voisins s'apercevant de la fraude firent signe à Vishnu qui aussitôt coupa Svarbhânu en deux avec son disque.
Grâce à l'amrita cependant, les deux moitiés vécurent, prenant place pour l'éternité dans la sphère céleste.

Le tronc devint Ketu, représenté comme une queue de dragon parcourant le ciel dans le sens rétrograde sur un char attelé de huit chevaux rouges. Quant à la tête, elle devint Râhu , représenté comme une tête de dragon parcourant le ciel dans le sens direct sur un char attelé de huit chevaux noirs. Il n'a jamais oublié sa haine du Soleil et de la Lune, les poursuivant alternativement dans le ciel, la gueule béante.
Parfois, il les rattrape et les avale, et cela produit une éclipse.
Rappelons qu'en Egypte, à la frontière orientale du Delta, le soleil devait livrer bataille chaque matin au dragon Apopis qui tentait de faire chavirer sa barque (3)
Et en Occident, l'astronomie classique utilise la révolution draconitique de la Lune dans les calculs de prévision des éclipses. Bien que le phénomène fut expliqué de longue date, les anciens disaient de façon imagée qu'au moment d'une éclipse, la Lune est avalée par un Dragon embusqué au voisinage des noeuds de l'orbite lunaire (4).
Revenons en Asie avec une étrange citation de Camille Flammarion (5)
"Lors de L' éclipse du 18 Août 1868 que M. Janssen était allé observer dans l'Inde anglaise, les Indigènes mis à sa disposition pour le servir se sauvèrent tous juste au moment où elle commença, et coururent se baigner. Un rite de leur religion leur commande de se plonger dans l'eau jusqu'au cou pour conjurer l'Influence du mauvais esprit. Ils revinrent quand tout fut fini."
Comme la légende, passons de l'Inde au Laos en notant quelques modifications.
Au Laos, seul Râhu est visible, et il n'est pas considéré comme un dragon, mais comme une grenouille.
Cette scène de Râhu dévorant le Soleil ou la Lune est reproduite au fronton des pagodes et bibliothèques, et l'artisanat local en décore des objets usuels, tels des cendriers.


On peut encore voir une Immense statue de Râhu au parc statuaire de THADEUA (6). Après cette ville, frontière fluviale avec la Thaïlande sur le Mékong, à une vingtaine de kilomètres en aval de Vientiane, la route en terre battue s'enfonce dans la forêt, bordée de quelques groupes de maisons en bois sur pilotis.
Des gosses nus s'y promènent sur des buffles placides. On parcourt ainsi environ 5 Km avant de trouver un petit chemin à droite menant à un emplacement d'un hectare de forêt défrichée en bordure du Mékong. C'est une véritable profusion de statues géantes ou modestes, en. ciment parfois peint et recouvert de plâtre blanc, resplendissantes dans le soleil qui se couche à la cime des arbres proches. Des petites allées fleuries parcourent ce dédale de grands Bouddhas couchés. de divinités diverses, de palais et pagodons miniatures» On y voit encore Sarasvatî,

Yvert Av111

 

Indra sur l'éléphant tricéphale Erawan (7),

Yvert Av112

et un imposant Rahu blanc aux yeux globuleux avec quelques touches de rouge,

Des familles se promènent ici paisiblement alors que des lézards paressent sur les pierres tièdes.
Sous les arbres est installée une buvette en planches, vendant Coca Cola et sucreries, graines de lotus et noix de coco fraîches dont on découpe le haut à la machette devant vous avant de les servir avec une paille. En fin d'après midi, quelques villageois traversent le parc et descendent la berge pour faire leurs ablutions dans le grand fleuve limoneux, quelques mètres en contrebas.
Toutes ces statues sont en fait exécutées par des artisans vietnamiens logeant sur place, moyennant un don et la fourniture des matériaux. Ce sont ainsi les pieux laotiens qui les offrent en remerciement d'un voeu exaucé, ou bien pour en favoriser la réalisation.


NOTES


(1) n° Yvert Postes 225 et Av 104.
(2) Sources concernant cette légende :
a) renseignements communiqués par Maître Marc Leguay à Mr DRILLIEN qui me les a transmis.
b) Mythologie Indienne, par Véronica IONS. O.D.E.G.E., PARIS, 1968. Je n'ai pu malheureusement consulter "Légende de Katou et Lahou, par De Berval, dans le Bulletin des Amis du Laos. (Lahou est une variante orthographique de Râhu)
(3) Génies. Anges et Démons, C.N.R.S., Editions du Seuil, PARIS 1971.
(4) Dictionnaire Larousse en 10 volumes.
La révolution draconitique est le temps séparant deux passages consécutifs de la Lune par son noeud ascendant»
Noeud : intersection de l'orbite lunaire et du plan de l 'écliptique.
(5) Astronomie Populaire. Camille Flammarion. PARIS 1880; page 256.
(6) Tout ce qui suit se rapporte à l'été de 1973, année où j'ai visité ce parc.
(7) N° Yvert Av 111 et 112.
L'histoire du parc de Thadeua est racontée dans le livre "Club 77" édité par Gallimard à la fin de l'année 1976, aux pages 210 et 211, avec 7 photos.

A PROPOS DE LA LEGENDE DE RAHOU
( par Philippe DRILLIEN )

Dans le No 21 de PHILAO (p. 338 et 339), Edmond WEISSBERG nous avait raconté la légende, d'origine hindoue, de Rahou. Il m'a paru intéressant de rapporter aujourd'hui la version lao de cette légende, version communiquée en 1970 par le Ministère des Postes du Laos.

" Rahou, fils de Leusi, avait un frère cadet avec lequel il se disputait souvent car, faisant la sourde oreille, il oubliait de régler ses dettes, et ceci jusqu'à sa mort. Rahou, l'aîné, fut réincarné en dieu et le cadet devint la Lune.
Rahou, très turbulent, se permit, entre autres, de séduire la femme du Roi des Dieux. Surpris par Phra In (ou Indra), Roi des Dieux, en flagrant délit d'adultère, il eut le corps tranché, ne gardant que la tête et les bras, par une arme des dieux, sorte de disque en dents de scie.
Le sujet du timbre-poste représente symboliquement Rahou, le corps tranché, se disputant avec son frère…et mangeant la Lune ".

C'est ainsi que les Lao expliquent les éclipses de Lune.

Lorsque j'étais au Laos, de 1969 à 1976, plusieurs amis âgés m'avaient expliqué qu'à l'occasion d'une éclipse de Lune, les Lao n'hésitaient pas à tirer sur le disque lunaire pour que Rahou relâche la Lune. Je ne les avais pas crus, croyant qu'il s'agissait de " on-dit " lié à la légende. J'avais tort. En effet, lisant récemment " Le Laos et les populations sauvages de l'Indo-Chine ", écrit à la fin du XIXème siècle par le Docteur HARMAND, je tombais sur les lignes suivantes, datées du 1er mars 1877:

" Cette nuit, je fus réveillé en sursaut par un vacarme épouvantable. Tout autour de moi, j'entends le bruit précipité du gong et du tam-tam, et le pétillement des coups de feu, accompagnés de hurlements et de vociférations terribles. Je saute, fort émotionné, je l'avoue sans honte, sur mes armes, et je m'élance d'un bond hors de la case, tout en chargeant mon revolver. Je voyais de tous côtés, à travers les broussailles, briller les éclairs de la fusillade, mais je n'entendais aucun projectile siffler ou venir s'enfoncer contre les planches et les bambous avec ce bruit sourd et caractéristique qu'on n'oublie jamais quand on l'a entendu.

Cependant un instant de silence se produisit, et je m'aperçus que la fusillade partait également de tous les villages échelonnés sur les bords de la rivière ; le crépitement de la mousqueterie m'arrivait affaibli et s'éteignant dans le lointain.
Je voyais bien qu'il ne s'agissait pas d'une attaque contre le village, comme je l'avais cru d'abord, et j'étais rassuré, mais tout à fait intrigué. Mes Annamites s'étaient aussi levés et serrés autour de moi ; enfin, à quelque exclamation comprise par mon petit interprète, j'eus enfin le mot de l'énigme : la lune, dans son plein, montrait son disque éclatant largement échancré par une superbe éclipse, et la nuit se faisait de plus en plus sombre. Il ne me restait plus qu'à attendre la fin du phénomène pour pouvoir recommencer mon sommeil interrompu d'une façon si désagréable.
Que j'ai regretté de n'avoir pas eu l'idée de consulter ma Connaissance des temps ! Avec quelle assurance j'aurais pu menacer le gouverneur de la colère céleste ! Quel parti j'aurais pu tirer de la terreur que ma prétendue puissance lui aurait inspirée, et que j'aurais eu de plaisir à le voir me supplier de conjurer le monstre qui dévore la lune, en me promettant monts et merveilles !
Je ne me serais jamais imaginé que les Laotiens possédassent un aussi grand nombre de fusils. Ce sont des fusils à mèche ou à pierre, qu'ils obtiennent par échange des colporteurs chinois ou autres qui viennent de Bang-kôk. "