"Approximate"
translation in English

 

 

La course des pirogues

( Philao n°25-26 de juin 1979)

présentées par Ph. DRILLIEN

 

Yvert n°125


Dans l'article précédent, nous avons vu que le Lai Hua Fay était la survivance rituelle d'une fête des eaux en l'honneur des divinités aquatiques. Il en est certainement de même pour la course des pirogues.
Cette fête, très populaire, est pratiquement célébrée dans tous les villages lao traversés par une rivière, mais c'est à Louang Phrabang et à Vientiane que ces courses ont le plus d'éclat.
A Louang Phrabang, elles ont lieu sur la Nam Khane, le 14ême jour de la Lune décroissante du neuvième mois, à l'occasion de la fête de Ho Khao Padap Dine (1). Elles sont en général présidées par S.M. le Roi , ou par le Prince Héritier. La tribune officielle est située en contre-bas du Vat Pak Khane (c'est à dire le Vat du confluent de la Nam Khane avec le Mékong)
Une petite fête a lieu également au douzième mois, au moment des fêtes du That Louang (2).
De nombreux monastères possèdent des pirogues de course ;
le Palais Royal (3) également. Les pirogues de ce dernier sont abritées dans un long bâtiment situé en bordure du Mékong (4), derrière le Palais.
A Vientiane ces courses ont lieu sur le Mékong, le 1er jour de la Lune décroissante du onzième mois, lors de la sortie du Carême Bouddhique et de la Fête des eaux.
(5) Les pirogues de course, qui servent uniquement à cet usage, doivent être sorties de leur hangar et mises à l'eau quelques jours avant 1' épreuve. Pour ce faire, le Chao Cham (6) se rend à l'édicule des divinités locales pour les prévenir et déposer des offrandes. Deux ou trois jours avant la fêtes il retourne aux Ho (7) des Protecteurs et des Génies ophidiens pour les avertir de la course toute proche, leur demander d'y assister et de la protéger ; un petit autel est érigé pour eux sur la rive du fleuve,ainsi que les tribunes pour les autorités.





Avant l'épreuve, se pratique un Lieng, c'est à dire une offrande envers chaque pirogue regardée comme objet sacré.
Les courses se déroulent dans l'après-midi. L'animation est on ne peut plus intense, des groupes de jeunes circulent par les rues, chantant et plaisantant. Les autorités s'installent dans les tribunes, la foule le long des rives du parcours. Le Cham des Génies Protecteurs se tient à coté de leur autel provisoire et y reste durant toute la compétition ; il a avec lui un plateau d'offrandes.
Les pirogues sont en position, sur la ligne de départ ; leur équipage peut compter un minimum de vingt et un maximum de cent cinquante piroguiers.
Elles appartiennent à des groupes à un village par exemple, à un service public ou à de riches particuliers. A la proue de l'embarcation, le chef qui scandera le rythme et donnera les ordres ; à la poupe, le timonier ; les rameurs sont disposés en deux files, avec parfois au centre un musicien.
Au signais tous démarrent, les pirogues filent à fleur d'eau comme de longs serpents aquatiques à la recherche de leur proie. Au passage devant les autorités, les rameurs cessent leur traction et s'inclinent profondément. Tous sont tendus vers la victoire ; autrefois, c'était toujours la barque des autorités qui devait vaincre. Puis la palme est revenue aux plus experts et aux plus courageux. Lorsque le résultat est certain, les bravades s'exhibent plus facilement.
A l'arrivée, l'équipage victorieux exulte, tandis que son chef va recevoir le prix.
Puis la fête continue dans les rues et les fanatiques portent leurs vainqueurs en triomphe.

Dans le passé, nous l'avons vu, la course se présentait comme un rite pour se rendre propices les Nâga, permettre aux Génies ophidiens de passer des rizières aux fleuves, amener la décrue des eaux et enfin renouveler l'ordre social.
Par contre, les courses auxquelles j'ai pu assister étaient avant tout perçues comme une distraction et un divertissement périodique, entourées toutefois de rites. En raison de ceux-ci, la compétition passait encore pour hommage aux Génies ophidiens et aux Protecteurs locaux.

NOTES DE RENVOI :


(1) Le Boun Ho Khao Padap Dim (ou Boun Ho Khao Padap Dime) signifie littéralement "la fête des paquets de riz qui ornent la terre". Son nom vient de l'usage de déposer partout des paquets de riz destinés aux trépassés. Elle se célèbre le quatorzième jour de la Lune décroissante du neuvième mois, c'est à dire à une période lunaire inverse des autres fêtes mensuelles,au moment de la plus grande obscurité. L'obscurité rappelant le royaume des morts, les offrandes aux trépassés sont présentées durant la nuit.
(2)Nous avons vu (Philao n° 18, p. 287-288) que ces fêtes revêtaient à Vientiane le caractère d'une fête nationale. Sans atteindre une telle dimensions celles qui se déroulent à la même date à Louang Phrabang sont cependant très importantes.
(3) Le Palais Royal est visible sur le timbre Yvert n° 100.


(4) De nombreux timbres se rapportent au Mékong (cf. Philao n° 15, p. 239-240)


(5) Le paragraphe suivant est presque entièrement emprunté au livre de Marcel Zago "Rites et cérémonies en milieu bouddhiste lao »
(6) Le terme Chao Cham ou simplement Cham signifie responsable du phi protecteur, celui qui rencontre le Phi du village ou de la cité et entre en relation avec lui, sert d'intermédiaire et de messager. Il est le maître du rituel ; il présente les offrandes ; il dirige les cérémonies qui se rapportent aux Phi.
(7) Un ho est un autel et, par extension, un Palais. Un vat ho est un monastère-palais (cf. Pierre-Marie GAGNEUX dans Philao n° 21 p.325).