MANTHA-THURAT,
Gardien de l'indépendance laotienne.

par Marc VAN UFFELEN (PHILAO n° 23 Juin 1978)


Depuis le début du dix-huitième siècle l'ancien royaume de Lan Xang, fondé en 1353 par le prince FA NGUM, s'était scindé en trois :les royaumes de Vientiane,Louang Phra Bang (1707)et Champassak (1713).
Leurs politiques divergentes, compliquées par des interventions birmanes, siamoises et vietnamiennes, devaient déboucher sur plusieurs guerres, dont les villes de Louang Phra Bang et de Vientiane, plus d'une fois prises et pillées, furent les principales victimes. Depuis 1791, le souverain du Louang Phra Bang était le roi ANOUROUTH. C'est lui qui fit construire le très beau Vat Mai, que l'on peut encore admirer aujourd'hui. Devenu vieux et malade, il abdiqua en 1817 en faveur de son fils, MANTHA-THURAT, avant de mourir deux ans plus tard.
La politique de MANTHA-THURAT ( "le Roi versé (dans les) formules magiques) consistera toujours à ménager à la fois ses deux plus puissants voisins, le Siam et le Vietnam. En dépit de ses efforts, l'influence siamoise se fera pourtant sentir de plus en plus fortement en son pays, dont il cherchait à maintenir l'indépendance à tout prix.
Dès les premières années de son règne, MANTHA-THURAT fut placé dans une position des plus délicates par les desseins du roi ANOU, souverain de Vientiane (1805-1828). Celui-ci désirait en effet prendre la tête d'une coalition des princes laotiens contre le Siam, afin de se venger des défaites que ce pays leur avait infligées lors de guerres précédentes.
Anou envoya donc des ambassadeurs auprès du roi MANTHA-THURAT pour lui proposer un traité secret d'amitié, impliquant la guerre contre le Siam. Fort prudent, le roi du Louang Phra Bang se contenta d'accepter les présents que lui apportaient les émissaires. En 1826, ayant appris qu'une flotte anglaise menaçait Bangkok, le roi ANOU crut le moment particulièrement propice pour déclarer la guerre au Siam. Conduite d'abord avec succès, elle devait bientôt tourner au désastre pour le royaume de Vientiane qui, en 1828, cessa d'exister pour devenir une simple province siamoise, sous le nom de LAO PHONEUM
MANTHA-THURAT, quant à lui, s'était bien gardé de s'engager dans cette aventure pleine de risques, dont les chances de réussite étaient minimes, vu la force de l'armée siamoise. Il était reste neutre, envoyant seulement TIAO MUONG THEN à Vientiane et TIAO SUK'A-SUM à Bangkok pour le tenir au courant de l'évolution du conflit.
Les Annales laotiennes lui prêtent à cette occasion les réflexions suivantes : "Si je prends parti pour l'un et qu'il ne réussisse pas, l'autre portera la guerre dans mon royaume. Je ne prendrai donc parti pour personne et ferai bonne figure à l'égard des deux pays".
Lorsqu'en 1828 la défaite d'ANOU, en fuite, ne fit plus de doute, MANTHA THURAT, soucieux de préserver l'intégrité de son territoire, envoya 3000 hommes de renfort au général siamois P'YA BODIN. Ils étaient placés sous les ordres de son frère cadet, le Maha Oupahat ( "vice-roi" ) UN KEO. Lors de sa mission, celui-ci ne put s'empêcher de déplorer les déportations en masse de populations laotiennes. Il fut arrêté et conduit à Bangkok, où il devait mourir prisonnier.
C'est l'occasion de noter que la descendance d 'UN KEO n'est pas éteinte pour autant. Son fils SOUVANNA PHOMA fut Oupahat du Louang Phra Bang sous le règne du roi UN K'AM. Son petit-fils BOUN KHONG le fut sous les rois SAKARINE et SISAVANG VONG. Quant aux nombreux enfants du prince BOUN KHONG, trois d'entre eux ont joué un rôle capital dans l'histoire du Laos du vingtième siècle : ce sont les princes PHETSARATH (Oupahat sous le roi SISAVANG VONG), SOUVANNA PHOUMA (Premier Ministre sous les rois SISAVANG VONG et SRI SAVANG VATTHANA) et SOUPHANOUVONG (Président de la République démocratique populaire du Laos depuis 1975).
Mais revenons à MANTHA-THURAT. Sa politique, pour l'instant, avait conduit à un affaiblissement de la position de son pays à l'égard du Siam. C'est sans doute pour corriger cette situation qu'il décida en 1831 d'envoyer une ambassade offrir à l'Empereur d 'Annam les "fleurs d'or et d'argent", comme s'il se fût agi là d'un hommage traditionnel. D'après les archives du ministère des Rites à Hué ce geste fut renouvellé en 1833.
Cette initiative semble avoir éveillé la bienveillance de l'empereur MINH MANG. Celui-ci rendit en effet au roi du LOUANG PHRA BANG les Houa Phan, territoire que le roi ANOUROUT avait dû céder au roi de Vientiane, après quoi ce dernier l'avait perdu au profit de l'empire d'Annam.
Ainsi, à sa mort, en 1836, le roi MANTHA-THURAT pouvait croire qu'il avait à la fois sauvé l'indépendance de son royaume et agrandi son territoire.
Et, dans une certaine mesure ce point de vue était parfaitement exact. Après lui allaient régner successivement ses trois fils SUK'A-SUM (1836-1850), CANT'A-KUMAN (1851-1869) et UN-K'AM (1869-1894). Et les descendants de celui-ci régneront jusqu'en 1975, d'abord sur le Louang Phra Bang, ensuite sur le Laos réunifié.
Bien que le Siam ait tenté au cours du XIXe siècles, et ce avec des succès divers, d'exercer un droit de regard sur la politique du Louang Phra Bang , le roi MANTHA-THURAT n'en conserve pas moins le mérite exceptionnel d'avoir sauvegardé, en des circonstances particulièrement difficiles, le principe de l'indépendance laotienne, incarnée dans le maintien de sa dynastie sur le trône du Louang Phra Bang.
Ainsi se trouve mis en lumière le rôle historique du Roi sous le règne duquel fut construit le Vat That Louang de Louang Phra Bang, dont fait partie le That Si Thamma Haysokarath où reposent les cendres de Sa Majesté SISAVANG VONG, dernier roi du Louang Phra Bang (1904-1946) et premier roi du Laos (1946-1959), descendant en ligne directe du roi MANTHA-THURAT.


PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTES :
P. LE BOULANGER, Histoire du Laos français, Paris 1931, 4e édit.
P. LEVY, Histoire du Laos, Paris, 1974
MAHA SILA VIRAVONG History of Laos, Washington, 1964
A, MASSON, Histoire du Vietnam, Paris 1967, 3e édit.

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