Hommage à Marc LEGUAY

Article de Philippe Drillien,
Président de l'Association internationale
des collectionneurs de timbres-poste
du Laos paru dans TIMBRES MAGAZINE ( n°29 Novembre 2002)


Qui est Marc Leguay ? son nom commence à être connu de quelques initiés en 1951. A cette époque, à la suite du transfert par la France de l'administration postale, le ministre des Postes lao, le Prince Souvanna Phouma, demande à un peintre français, résidant au Laos depuis une quinzaine d'années, de réaliser des maquettes de timbres pour les postes lao. La première série nationale est émise le 13 novembre 1951 (YT n° 1/12). Elle n'est signée ni par le dessinateur, ni par le graveur. Lors de mon entretien avec le maître, j'ai évoqué ces vignettes que je lui attribuais et il ne m'a pas contredit. Pourtant, quand au soir de sa vie, il accorde une dernière visite à l'auteur de sa biographie, il réfute la paternité de cette émission. Le ou les dessinateur (s) sont donc inconnus. Peut-être un lecteur saura-t-il lever le voile sur ce point. La première série signée Leguay (le 13 avril 1952) représente la " Femme lao ", sa deuxième épouse ; elle est gravée par Pheulpin.


La collaboration de ces deux artistes (qui ne se sont pourtant jamais rencontrés) a donné naissance à des oeuvres d'art originales et à la portée de tous.
Grâce à Leguay le Laos est le " pays favori " de Pheulpin. " Pheulpin aimait beaucoup travailler avec moi car mes maquettes étaient prêtes pour la gravure elles ne nécessitaient aucune retouche " .
Si Pheulpin est très connu des philatélistes français et étrangers, Leguay l'est seulement des collectionneurs de timbres-poste du Laos. Il est pratiquement inconnu en France, pays qui l'a pourtant vu naître en 1910, à Charleville, d'une mère ardennaise et d'un père normand de la région de Caen. Nul n'est prophète en son pays !
Inconnu en France, célèbre au Laos
La Première Guerre mondiale est pour lui une très rude épreuve au cours de laquelle il est séparé de ses parents et recueilli par sa grand-mère paternelle qu'il ne connaissait pratiquement pas. C'est au lycée d'Evreux qu'il fait ses études secondaires et obtient son bac en 1927. Il n'a que 17 ans. Il accepte aussitôt un emploi à la mairie d'Evreux, emploi qu'il abandonne très vite pour partir, avec son matériel de peintre, sur les routes de France, d'Europe méridionale et d'Afrique du Nord.
Comment est-il arrivé à la peinture ? Quels furent ses professeurs ? Je ne le sais pas. Mais il a exposé à Perpignan et en Espagne où il a connu Salvador Dali et Esteban Vicente. C'est au cours d'une de ces expositions que Monsieur Pages, alors gouverneur de la Cochinchine, le remarque. C'est là " un des événements marquants de ma vie " .

Trop jeune pour recevoir un prix, Marc Leguay se voit confier une " mission gratuite " de trois mois en Indochine (décembre 1935). Il vit au Palais du Gouvernement et découvre une vie dorée, l'aisance française en Indochine, mais une aisance qui, précise-t-il, " n'a rien à voir avec le colonialisme " . Avec une vieille voiture qu'il s'est fait prêter (et un peu d'argent), il parcourt les pistes, depuis Khong, au Sud-Laos, jusqu'à Hanoï, au Tonkin. Il a également la chance de faire la connaissance d'un riche Chinois qui met à sa disposition une jonque avec laquelle il sillonne les canaux et les rivières de Cochinchine.
Mais les trois mois passent vite, beaucoup trop vite. Mars 1936 arrive, il faut repartir. Marc s'embarque pour la France, le coeur lourd... puis, subitement, sans rien dire à personne, il quitte le bateau, à l'insu de tous, avant même que celui-ci n'ait appareillé. Ayant, pour ainsi dire déserté, il est recherché par les autorités françaises. C'est au Bas-Laos, dans l'île de Khong où il a échoué après de longues pérégrinations et de nombreuses aventures, que l'on retrouve sa trace, en 1937. Il continue à peindre, notamment des paysages du Sud-Laos et principalement ceux de Khong. Le flamboyant est son arbre préféré.

En revanche, ses tableaux ne comportent pas de personnages ou seulement des silhouettes lointaines. C'est le gouverneur Pages en personne qui vient le chercher à Khong. Heureusement, le gouverneur est un brave homme, intelligent. Après avoir admiré les tableaux du jeune Marc, il comprend que celui-ci doit vivre au Laos pour y réaliser son oeuvre. Il l'autorise donc à rester. L'artiste demeure dix ans à Khong où il crée l'Ecole d'arts lao. Il y fait la connaissance de Son Excellence Kou Abhay


La famille Abhay est une grande et noble famille laotienne. Kou Abhay était le père du Général Kouprasith Abhay, général en chef des Forces armées royales.
En 1974, le Général possédait le tableau " Jeune femme se parant "

C'est ici qu'en 1946, il se marie avec Nang Sang Vane, sa seconde épouse. Ce mariage marque un nouveau tournant dans sa vie. C'est en effet grâce à cette épouse laotienne, qui est aussi sa muse, qu'il se révèle capable de représenter des tableaux où dominent l'harmonie et la quiétude, des tableaux dans lesquels il sait peindre l'âme du Laos et de ses habitants. Désormais, les personnages vont fleurir sur ses tableaux, dans toute leur plénitude. Ces personnages sont souvent des proches de l'artiste :


- le joueur de So, genre de violon laotien, est un de ses fils, Henri. Ce timbre, émis en 1957, a été repris en 1971 dans la série commémorant le Vingtième anniversaire de la philatélie lao

.

- Un autre fils, Daniel, joue du khène ; il s'agit d'un instrument à vent, typiquement lao (selon une tradition, le Lao habite une maison sur pilotis, mange du riz gluant et joue du khène).


- Phoun Savath, un autre fils, exerce ses talents sur le rang nat qui est une sorte de xylophone .



- Sa fille Eliane sert de modèle en compagnie de Van Sy qui serait la maîtresse du peintre (comme de nombreux artistes, Leguay a eu une vie sentimentale complexe...). Cette dernière, vêtue d'un sinh (jupe lao) joliment brodé, est en train de vanner le riz pendant qu'Eliane prépare le panier en bambou tressé, destiné à recevoir la précieuse céréale .


- Mais ce sont ses épouses successives qui sont le plus souvent représentées sur des timbres souvent magnifiques. En 1945, Marc Leguay est prisonnier des Japonais. De retour à Khong, il constate que son atelier a été pillé, vraisemblablement par les Japonais. Faute de crédits, il se décide, en 1947, à partir pour Vientiane ; il y exercera, jusqu'en 1975, le métier de professeur de dessin au lycée.A cette époque, changeant complètement de style, il peint quelques nus, avec sa compagne thaïlandaise pour modèle. Il m'a montré ces dernières toiles en 1974 lorsque je l'ai rencontré chez lui, en me faisant comprendre qu'il s'agissait d'un privilège. En 1976, après la chute de la monarchie, il se retire, avec sa compagne, dans un petit village de Thaïlande où il s'éteint à l'âge de 91 ans. Pour terminer ce (trop) bref hommage, je voudrais évoquer quelques traits du caractère de Marc Leguay :
- Il ne travaillait ni pour l'argent, ni pour la gloire mais pour la beauté et pour l'art, lentement... car il tenait " à créer des oeuvres belles et propres " . Les postes thaïlandaises lui avaient demandé de réaliser des timbres pour leur pays ; il avait refusé car, par manque de temps, il n'aurait pas pu " faire du bon travail " .
- Il était modeste, il ne tenait à aucun titre honorifique : nommé doyen du lycée, il a refusé ce titre ; lui ayant proposé de devenir membre d'honneur de notre association, j'ai obtenu une fin de non-recevoir, très gentille, certes, mais catégorique.
- Il évitait les rencontres et surtout celles des Occidentaux ; c'est pourquoi certains le qualifiaient d'ours. Cette réputation me parait injustifiée.
- Il ne possédait aucun timbre, préférant regarder ses tableaux. Il a cependant changé d'avis à ce sujet, tout heureux de recevoir, à la fin de sa vie, un exemplaire de chacun de ses timbres, collection offerte par des amis.
Enfin, à la question de savoir si, malgré tous les drames qu'il avait vécus, il était heureux, il me répondit :

" le Bonheur ne se trouve pas, ne s'achète pas. Chacun de nous crée son propre bonheur au fond de son coeur. En ce sens, je peux dire que je suis heureux, intensément, profondément " .


Philippe Drillien,
président de l'Association internationale
des collectionneurs de timbres-poste
du Laos

Remerciements au musée de La Poste, à Mario Gonzalès et à André Roland pour le prêt de certaines pièces. Merci à Marc Leguay qui, à diverses reprises, m'a témoigné son amicale sympathie.


LE MUSÉE DE LA POSTE DE PARIS
34 boulevard de Vaugirard - Paris 15e
Tél. 01 42 79 24 24
M° : Montparnasse - Pasteur - Falguière Ouvert de 10 à 18 h du lundi au samedi
présentera du 16 DÉCEMBRE 2002 au 22 MARS 2002
dans la salle 15
Marc Leguay, le peintre du Laos
o Vingt-cinq toiles exposées
Montrant à quel point Marc Leguay a su saisir l'âme du Laos, dégager l'essence de la vie quotidienne de ses habitants et en percer le cœur. Au-delà de toutes leurs différences (de motif, de style, de technique), les vingt-cinq tableaux de l'exposition l'affirment clairement, chacun à leur manière.
o Dix-huit maquettes de timbres-poste
Encre de Chine et aquarelle sur papier
Illustrant à quel point Marc Leguay possédait la maîtrise parfaite de son art. Sa notoriété établie, il reçut de nombreuses commandes parmi lesquelles le dessin de nombreux timbres-poste. Tous - cinquante-cinq au total -seront réalisés par l'Imprimerie des Timbres-poste de Paris. Gravés en taille-douce par les grands graveurs comme Raoul Serres, Charles-Paul Dufresne, Roger Fennneteaux, Robert Cami... et Jean Pheulpin qui savait à merveille restituer les clairs et les ombres de Marc Leguay.
Avec la participation de l'Association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos.
Commissaire de l'exposition : Francis Benteux Responsable de l'exposition : Christian Montet

A Lire........
Marc Leguay, le peintre du Laos, par Francis Benteux, éditions Maisonneuve et Larose.
http://belleindochine.free.fr/MarcLegay.htm