Les JARRES du LAOS.
par
Pierre Marie GAGNEUX ( Philao n°20 Mars 1977)

(Av 35 et 4 timbres "Haut-Laos")

 

 

Les célèbres jarres du Laos sont nul ne le conteste, des vestiges préhistoriques mais dans le centre de la péninsule indochinoise" la préhistoire semble bien s'être étendue, tout au moins dans l'état actuel de nos connaissances? jusqu'au IV ième ou au Vième siècle de notre ère. La période suivante, ou proto-histoire, va en effet du Vième au XIIIième siècle, tandis que la période historique ne commence réellement qu'au XIVème siècle, avec Fa Ngoum.
Les jarres du Laos sont de grands cylindres taillés dans la pierre, calcaire, grès, molasse ou granit9 d'une hauteur variant de un à trois mètress pour un diamètre généralement compris entre 0,80m et 2,50m. Elles ont été, naguère, entre 1931 et 1934, étudiées de façon exhaustive par Madeleine Colani (cf. bibliographie) membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient. Malheureusement, on ne disposait à l'époque d'aucun moyen de datation absolue pour les vestiges anciens (carbone 14, thermoluminescence....) et comme depuis, personne ne s'est penché à nouveau sur le "mystère" des jarres du Laos, nous serons bien obligés de reprendre les conclusions provisoires de Madeleine Colani, malgré leur imprécision voulue, due en particulier à ce manque de moyens de datation.

On ne trouve, assez- curieusement, les jarres que dans une seule région du Laos : la province de Xieng Khouang, au nord-est du pays et encore pas partout dans cette province, car les jarres sont regroupées en "champs" ou en alignements un peu comme les menhirs bretons. Les champs les plus connus, ceux de Ban Ang, de Lat Sèn et de Ban Soua, ont d'ailleurs donné leur nom à une région bien particulière de la province de Xieng Khouang : la Plaine des Jarres, en lao Thong Hay Hin : c'est un plateau ondulé de 1500 km2 de superficie environ, d'une altitude moyenne de plus de mille mètres et qui jouit de ce fait d'un climat tempéré tout à fait exceptionnel sous cette latitude. Sur les quelques sept cents jarres du Laos, deux cent cinquante sont concentrées dans le seul champ de Ban Ang, une centaine à Lat Sen et autant à Ban Soua ; quant au reste, il est réparti par champs de dix à vingt unités dans d'autres districts de la province.
Notons, en passant, que la province de Xieng Khouang est souvent appelée province du Tran Ninh par les anciens auteurs français, car c'est ce nom là que lui avaient donné les Vietnamiens lorsqu'ils vinrent l'occuper au XIXème siècle.

Le premier problème qui se pose lorsque l'on commence à étudier les jarres est celui de leur utilisation. Les traditions locales en font en effet, soit les greniers à riz, soit les cuves à fermentation pour l'alcool, soit encore les réserves d'eau, des "ancêtres" qui peuplaient jadis le pays, Pour des raisons évidentes de non-conservation de ces matières périssables? de telles traditions sont scientifiquement irrecevables, c'est pourquoi Madeleine Colani a pensé à une utilisation funéraire possible.
Des fragments d'os humains et des dents ont été parfois trouvés à l'intérieur des jarres" mais étaient-ils là à l'origine ? Au pied des jarres, on a également trouvé tout un " mobilier " qui pourrait bien être d'origine funéraire : coupes en pierre, poteries, bracelets et grelots en bronze, hachettes en pierre polie" perles de verre multicolores . . Cette utilisation funéraire des jarres paraît d'ailleurs confirmée par 1'existence à côté du champ de Ban Ang, d'une grotte calcaire qui semble avoir été utilisée depuis fort longtemps comme un véritable incinérateur naturel ; on y a retrouvé en effet de très nombreuses poteries à usage cinéraire.. ..
De plus Madeleine Colani rapproche les jarres de Xieng-Khouang d'autres mégalithes situés dans la province voisine de Houa Phan (Sam Neua), Des lames de schiste dressées : menhirs, cromlechs et dolmens y ont là, en effet, une signification funéraire certaine. D'autre part, il existe en Assam, à la frontière indo-birmane,des jarres mégalithiques à usage funéraire, et enfin, à Sa Huynh (Province de Quang Ngai - Vietnam) on a trouvé des champs de jarres, d'un mètre de haut environ, mais réalisées en terre cuite,également à usage funéraire.
On se trouverait donc,, dans cette zone qui va de l'Assam au Centre Vietnam, devant une civilisation originale qui, suivant la nature géologique du terrain : gréseux, calcaire ou granitique en Assam et à Xieng-Khouang? schisteux à Sam Neua, argilo-sableux à Sa Huynh, aurait honoré ses morts à l'aide de jarres en pierre , de menhirs ou de jarres en terre cuite, ces différents objets ayant la même valeur religieuse. C'est une hypothèse... mais il reste encore beaucoup de questions sans réponse : celle des "jarres doubles" d'abord, c'est à dire celle posée par ces cylindres de pierre couchés qui possèdent une excavation axiale circulaire à chacune de leurs extrémités ; celle des "disques" ou pseudo-couvercles en pierre que l'on trouve à côté des jarres ; celle aussi de ces curieuses sculptures animalières représentant des quadrupèdes que l'on a également découvertes à proximité des champs de jarres. Tout cela nécessitera encore bien des études et des recherches.
Le second problème posé par les jarres est celui de leur fabrication et de leur transport. S'il ressort de l'étude de Madeleine Colani que toutes les jarres ont été réalisées à l'aide d'outils métalliques, pour les jarres en grès,en calcaire ou en molasse (grès grossier à ciment calcaire), pierres assez tendres, les difficultés ne devaient pas être bien grandes ; mais pour les jarres en granit, le problème de la qualité des outils reste entier.
De même le transport des jarres dont la plus petite pèse plus de huit cents kilogrammes et les plus grosses de dix à quinze tonnes, pose un problème certain. Dans la plupart des cas cependant, la distance de transport n'a pas dû excéder quelques kilomètres, entre la carrière et le lieu d'érection, ce qui représente néanmoins un travail considérable tant en main d'oeuvre qu'en moyens de levage.
Notons à ce propos que c'est en 1970 seulement, et à l'aide d'un hélicoptère spécial pourvu d'appareils de levage très puissants, qu'une "petite" jarre de trois tonnes a pu être amenée à Vientiane, où elle figure depuis lors, dans les collections du Musée du Vat Ho Phra Kéo

Problème de datation maintenant
Première remarque , toutes les jarres ne sont pas contemporaines, leur fabrication a pu s'échelonner sur plusieurs siècles. Deuxième remarque : l'utilisation d'outils métalliques pour leur fabrication les rapproche indubitablement de l'âge du bronze, mais cette période préhistorique est encore très mal définie en Indochine centrale où de très nombreuses tribus vivaient strictement encore, il y a moins d'un siècles à l'âge de la pierre polie ......
Troisième remarque : l'érection de ces mégalithes, jarres ou menhirs, est traditionnellement attribuée à des ancêtres "khas", c'est à dire aux populations autochtones antérieures aux migrations proto-historiques connues, et non pas à des divinités plus ou moins mythiques perdues dans la nuit des temps.
On peut alors penser que les jarres du Laos pourraient bien n'être pas aussi anciennes que certains auteurs non spécialistes, ont pu le prétendre en brossant le tableau d'une immense civilisation mégalithi- que qui se serait étendue, plusieurs millénaires avant notre ère du Finistère et de la Cornouailles jusqu'en Asie du Sud-"Est, en passant par l'Inde ou la Sibérie...... Il semble au contraire que cette civilisation des jarres, curieusement jalonnée d'ailleurs par les " routes du sel " de l'Assam au Centre Vietnam, aurait pu fleurir entre les aires d'extension des cultures indienne et chinoise, dans le courant du premier millénaire avant Jésus Christ et être ensuite submergée par les vagues migratoires successives venues de la Chine , invasions môn d'abord, proto-thaïes ensuite siamoise et lao enfin.

Pierre Marie GAGNEUX


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES.


COLANI, Marguerite
1935 Mégalithes du Haut-Laos (Hua Phan ,Tran Ninh), Hanoï -
Tome 1 : 271 p., cartes, 69 planches photog. h-t.
Tome 2 : 358 p. cartes, 35 planches photog. h-t.
(publication de l'E.F.E.O,Volumes 25 & 26).
DEYDIER, Henri
1952 Introduction à la connaissance du Laos; Saigon, IFOM, 140 p .18 fig. h-t, 1 carte,bibliographie .