"Approximate"
translation in English

 

 

Les DIVINITES TUTELAIRES
du NOUVEL AN LAO

( Philao n°13 de juin 1975)


(par Ph. DRILLIEN)

Sous ce titre, Khamieuy a écrit un article~ passionnant paru dans le numéro 6 de la revue "Lao Sappada" en date du 21 Avril 1972. Cet hebdomadaire ayant malheureusement disparu trop vite, nous n'avons pas pu obtenir de l'auteur l’autorisation de reproduire son article. Mais, étant donné son grand intérêt et son lien très étroit avec l!Année du Lièvre (1), nous le publions quand même, après l'avoir adapté. Nous demandons à son auteur de bien vouloir nous excuser pour ce "plagiat".

A l'occasion de leur Nouvel An, les Lao ont l’habitude -de composer un cortège de jeunes filles en l’honneur de la Divinité Tutélaire de la nouvelle année. Cette procession est organisée invariablement suivant cet ordre :
1) Ouvrant la marche, c'est l'animal dont le nom est attribué à la nouvelle année (quelquefois, c'est une jeune fille assise sur cet animal). Nous le savons (1 ), les Lao, comme tant d'autres peuples de la péninsule indochinoise, usent du cycle des douze ani¬maux pour dénommer les années. La nouvelle année lao, qui a commencé le 6ème jour de la lune croissante du 6ème mois, soit le 16 Avril 1975, est l'année du Lièvre. La jeune fille chevauchant cet animal est représentée en premier plan du timbre à 350 Kip.
2) Au milieu de la procession, une des jeunes filles porte une coupe en argent, parfois en or, sur laquelle est posée la tête d'un homme.
3) Enfin, fermant la marche, une divinité (la seule jeune fille du groupe ayant une auréole) assise, étendue ou debout sur l'un de ces animaux : Garuda, tigre royal, porc, âne, éléphant, buffle et paon.

 


* Si le jour de l'an astronomique est un dimanche, la Divinité Tutélaire est la Divinité n° 1, Thoungsa THEVI, nourrie de figues. Elle arrive, une fleur de grenadier à l'oreille, toute parée de bijoux en grenat ; elle tient sans sa main droite un "tiak" et dans sa gauche, une conque. Elle est assise sur le dos du "Garuda" (oiseau fabuleux).
* Lorsque le jour de l'an astronomique tombe un lundi , la Divinité Tutélaire est la Divinité n° 2, nourrie de lait et qui porte le nom de Khorakha THEVI. Elle arrive, portant sur l'oreille la fleur de millingtonia, toute parée de perles de couleur grise, tenant dans sa main droite un glaive, un sabre ou une épée et une canne dans sa main gauche. Habituellement, elle est étendue sur le tigre royal.

Contrairement au communiqué de la Direction des Services Postaux (2), le second plan du timbre à 350 kip ne représente pas l'année qui s'en va (d'ailleurs, si tel était le cas, le Tigre serait tourné dans l'autre sens), mais bien la Divinité Tutélaire qui arrive (1). Sur le timbre, cette Divinité n'est pas étendue, mais debout. Il s'agit tout simplement d'une liberté prise par l'artiste.
* Si le jour de l'an astronomique tombe un mardi, la Divi¬nité Tutélaire porte le n° 3. Il s'agit de Haksa THEVI, nourrie de sang. Elle arrive, une fleur de lotus à l'oreille, toute parée de bijoux en onyx. Elle tient un trident dans sa main droite et un arc dans sa main gauche. Elle est étendue sur le dos du Porc .

* Lorsque le jour de l'an astronomique est un mercredi , la Divinité Tutélaire est la Divinité n° 4. Nourrie de beurre, elle porte le nom de Montha THEVI. Elle arrive, une fleur de frangipanier à l'oreille, toute parée de bijoux en lapis-lazuli. Elle porte dans sa main droite une lance en fer et une canne dans sa main gauche. elle est étendue sur le dos de l' Ane qui lui sert de monture.



* Si le jour de l'an astronomique est un jeudi, la Divinité Tutélaire est la Divinité n° 5, Kirini THEVI, nourrie de sésame. Elle porte sur l'oreille une fleur multicolore, à pétale double,de couleur jaune, et très grosse, appelée "Dok Montha". La Divinité est toute parée de bijoux d'émeraude ; elle tient dans sa main droite un croc de l'éléphant et dans sa main gauche une arme à feu. Elle est debout sur le dos de l ’Eléphant.

* Lorsque le jour de l'an astronomique tombe un vendredi, la Divinité Tutélaire est la Divinité n° 6, nourrie de bananes d'eau elle s'appelle Kimitha THEVI. Elle porte à l'oreille une fleur de nénuphar mauve (petit lotus) ; elle est toute parée de bijoux en topaze ; elle porte dans sa main droite un glaive, un sabre ou une épée et un luth dans sa main gauche. Elle est assise sur le dos du Buffle qui lui sert de monture.

* Enfin, si le jour de l'an astronomique est un samedi, la Divinité Tutélaire est la Divinité n° 7, Maho Thone THEVI, nourrie de la chair du daim. Elle arrive, toute parée de bijoux en jais, une fleur de "Phak Top" (monochoria haestefolia) à l'oreille ; elle porte un tiak dans la main droite et un trident dans la main gauche. Elle est debout sur le dos d'un Paon.





Voici ce que le Prince Phetsarath Rattana VONGSA a rapporté sur la légende de ces Divinités Tutélaires. (3)
" II existe de nombreuses versions de la légende des Divinités du Nouvel An ; nous conterons seulement ici celle que nous pensons la plus ancienne :

En des temps heureux et prospères, vivait le fils d'un homme très riche, appelé Thamma Banla KOUMANE ; il s'était construit un palais non loin du bord de l'eau où il étudiait la science des Brahmanes et le langage des oiseaux ; il commençait à passer pour un maître capable de guider les hommes vers le bonheur. Mais ce temps-là notre Monde respectait encore les Phrams (anges supérieurs). Un Phram nommé Kapila descendit rendre visite à Thamma Banla KOUMANE et lui proposa le marché suivant :
"je vais te poser une énigme en trois questions. Si tu peux répondre, tu me trancheras la tête. Par contre, si tu ne peux y arriver, c'est moi qui te couperai la tête".
Thamma Banla KOUMANE demanda sept jours pour méditer sur l'énigme. Mais, le sixième jour, il n'avait encore rien trouvé et pensait : Je vais mourir, en exécution de mon marché avec le Phram Kapila
Désespéré, il se dit :
" Je vais m’éloigner de mon palais et m'allonger pour dormir à l’ombre des palmiers à sucre".
Un couple d’aigles venait de s’arrêter à cet endroit. La femelle demanda :
- Demain, que mangerons-nous ?
- Nous mangerons le cadavre de Thamma Banla KOUMANE, lui répondit le mâle ; le Phram Kapila nous le donnera car Thamma Banla KOUMANE n'aura pas su répondre à ses questions.
- Quelles sont ces questions demanda alors la femelle ?
- C!est l'énigme des trois Splendeurs, lui répondit le mâle et les réponses, les voici : la Splendeur du matin se trouve sur la figure, les hommes en effet, à ce moment là prennent de l'eau pour se baigner le visage ; la Splendeur de midi se trouve sur la poitrine, Les hommes en effet,à ce moment là, prennent de l'eau pour se laver le corps et se parfumer ? la Splendeur du soir se trouve dans les pieds car, à ce moment là, les hommes prennent de l'eau pour se laver les pieds".
Thamma Banla KOUMANE ayant écouté tout cela attentivement rentra dans son palais.
Au lever du jour, Kapila vint demander la solution de l’énigme et Thamma Banla KOUMANE lui répondit conformément à ce qu'il avait entendu. Kapila appela alors ses sept filles et leur dit :
"Vous devez faire offrande de ma tête coupée à Thamma Banla KOUMANE ; mais s'il la conserve dans un endroit combustible, la Terre entière s'enflammera ; s'il la lance vers le ciel d'où nous vient la pluie, celle-ci s'évaporera ; s'il la jette dans les eaux du grand Océan, elles en seront asséchées. C'est pourquoi vous sept,après avoir placé la tête de votre père sur un plateau à offrandes, je vous demande d'aller la déposer dans le temple souterrain nommé Kantha THOULI de la montagne Kelasa".
Les diverses offrandes célestes furent ainsi faites et le divin architecte bâtit un palais de cristal appelé Phakkavadi pour servir de lieu d'assemblée aux Génies. Au bout d'un an, lorsque la Terre a fait un tour et que revient la période de l'Année Nouvelle, les sept filles de Kapila, chacune à leur tour, suivant l'ordre des années, conduisent le cortège et tous les Génies invités ; La tête de Kapila, leur père, est sortie en procession et tourne autour du Mont Mérou vers la droite (sens rétrograde) ; après avoir ainsi accompli leur devoir, elles regagnent alors le séjour des Dieux".


Comme les autres peuples indochinois, les Lao repèrent l'année par un système cyclique sexagésimal ; chaque année reçoit un nom formé de deux parties : la première tirée d'une cycle dénaire, la seconde d'un cycle duodénaire. Mais les Lao repèrent encore leurs années par le rang de la semaine du premier jour de l'an astronomique (système de repérage inconnu chez les Chinois et les Vietnamiens, par exemple), ce qui leur permet d'établir une date avec beaucoup plus de précisions.
Toutes ces légendes des Divinités Tutélaires du Nouvel An ne seraient-elles qu'un moyen de rendre populaire, attrayant et mémorable ce dernier système de repérage ?

(1 ) cf. l'article de P.H. GAGNEUX, Philao 12, Pages 185 à 187.
(2) cf. Philao 12, page 181
(3) Le paragraphe suivant est contracté du livre "Astronomie lao -Le calendrier - 1951" Traduction de Pierre Marie GAGNEUX.